<i>Shredder</i> de Ofelia Jarl Ortega © Alexandra Olsson

Shredder

Exit les images de femmes objets, ouvertes et lascives. Dans une jouissance postpornographique, Shredder de la chorégraphe suédoise Ofelia Jarl Ortega, démontre qu’un autre imaginaire sexuel est possible.

Par Amalia Dévaud

 

Elles sont belles et contrastées : l’une porte sa chevelure blonde attachée, l’autre les cheveux bruns à la garçonne. Leurs corps se complètent, les courbes d’Alexandra Tveit répondant à la musculature saillante d’Ofelia Jarl Ortega. En ce début de spectacle, l’énergie des deux femmes est conquérante, animée par la volonté de transcender les représentations traditionnelles de la sexualité. Leurs mouvements, portés par la musique électronique de Patrik Patsy Lassbo aka laserbov, s'enchaînent de façon mécanique et dissymétrique, répétant inlassablement les étapes d’une parade sexuelle factice qui essouffle le désir. Seuls leurs regards se rencontrent parfois, dans un hochement de tête imperceptible.

Cette question du regard est au centre de la démarche activiste d’Ofelia Jarl Ortega. S’inspirant du manifeste de Laura Mulvey Visual Pleasure and Narrative Cinema (1993), la chorégraphe déconstruit une conception voyeuriste et sadique du corps de la femme. Elle développe à l’inverse, dans une perspective postpornographique, une vision du désir féminin assumé et incarné dont l’érotisme se loge moins dans des détails physiques que dans la construction de l’image elle-même. L’intensité avec laquelle les danseuses fixent le public participe à la construction de cette nouvelle esthétique, qui les place ici au rang de sujets et non plus seulement d’objets sexuels.

Au fil des tableaux, les interprètes se cambrent, ondulent ou serpentent sur le sol, dans une combinaison impressionnante de force et de souplesse. Le minimalisme de la scénographie, entre un plastique de sol vermeil et trois panneaux blancs suspendus à l’arrière-scène, contraste avec la densité de leur chorégraphie. Le troisième tableau, celui de la jouissance, donne à voir l’excellence de la performance d’Alexandra Tveit. Allongée sur le sol, nimbée d’une lumière rouge, elle semble danser avec ses nerfs en convulsant jusqu’à atteindre le climax.

La réussite de ce voyage aux confins de la sexualité féminine affranchie de sa représentation pornographique habituelle, repose en partie sur leurs expressions faciales : extatiques sans jamais tomber dans l’aguicheur, elles révèlent une danse qui se joue moins dans une invitation pour le spectateur que dans un retour au berceau de leur désir.

 

> Shredder de Ofelia Jarl Ortega a été présenté à L’Arsenic du 22 au 24 novembre, les 30 novembre et 1er décembre au MDT Stockholm