<i>Sieranevada</i> de Cristi Puiu Sieranevada de Cristi Puiu © D. R.
Critiques cinéma

Sieranevada

Cannes 2016 (5/15)

Le Roumain Cristi Puiu signe, avec le quasi huis clos endeuillé Sieranevada, l’un des films les plus intéressants de la sélection officielle. Radical, composé de plans-séquences, vériste au-delà du réalisme socialiste convenu, interprété par des acteurs qui n’en sont pas ou qui donnent l’impression de ne pas l’être – et l’air de ne pas y toucher.

 

Par Nicolas Villodre publié le 22 mai 2016

Au tout début, la caméra vidéo panote de droite à gauche puis de gauche à droite, accorant quelquefois à un angle pris au hasard, un angle de rue, aux heures de circulation embouteillée sur deux femmes tenant des propos inaudibles. Un véhicule de la Socité DHL tente de passer par là. On entend des klaxons. Une voiture est obligée de faire un deuxième tour de pâté de maison avant de finir par se garer de traviole, en désespoir de cause et feux de détresse.

Toute la scène, ainsi. Un certain temps, du moins. L’introït peut paraître anormalement longuet. Il est suivi d’un monologue qui ne l’est pas moins, débité sur un ton morne et blâmeur par une jeune femme reprochant à son mari le choix de la couleur de la robe achetée à leur enfant pour une fête à l’école. La caméra se retrouve alors placée dans le couloir d’un petit appartement de Bucarest où elle reprend une série de va-et-vient allant d’une pièce à l’autre et introduisant une quinzaine d’amis et de proches s’étant donné rendez-vous pour commémorer la disparition du pater familias du lieu.

Pendant près de trois heures – qui pourraient durer bien plus – on assiste à une pièce de théâtre dans un espace réduit, à base de discussions quotidiennes. En huis clos ou presque – une sortie en ville est l’occasion pour le protagoniste de recevoir une volée de bois vert de la part de voisins reprochant à son épouse de s’être garée à leur place de parking. Curieusement, au lieu de se recueillir comme attendu, presque tous les personnages donnent de la voix, se querellent à la moindre occasion, sous n’importe quel prétexte, ne cessent d’entrer et sortir, quitte à parasiter ou retarder le repas qui doit, en principe, sceller l’événement et la communauté, selon un rituel précis hérité de la tradition orthodoxe locale, ce, une quarantaine de jours après la mise en bière du défunt. L’entrée en scène du pope et de ses clergeons pour la bénédiction est d’ailleurs prévue au programme.

On finit par s’attacher à chaque cas particulier – à l’ancienne cadre du parti communiste, nostalgique d’un âge d’or n’ayant jamais existé, à une femme malheureuse faisant une scène digne d’un mélodrame à son mari macho, volage mais, finalement, vulnérable, à la fille qui s’est permis d’inviter une jeune copine junkie, etc. Des moments très cocasses émaillent la fin d’après-midi dominicale et la soirée qui pointe – on pense au costume neuf, bien trop large pour lui, que doit revêtir le fils cadet qui tient le rôle du père dans ce simulacre sacré.

Quand on demande à Cristi Puiu pourquoi il a choisi ce titre pour son film, et pourquoi Sierra n’a qu’un « r », il répond de façon énigmatique : « J’ai altéré le titre en y mettant un seul “r” pour qu’on me dise : “mais ça ne s’écrit pas comme ça.” »...

 

Sieranevada de Cristi Puiu, sortie française non annoncée.