Sleep No More, vue de l'exposition
Critiques arts visuels

Sleep No More

La nuit tombée et sans y prendre garde, serions-nous devenus des automates, des doublures de nous-mêmes, amorphes et paranoïaques ? Avec l’exposition Sleep No More, les curatrices Liza Maignan et Fiona Vilmer explorent les enjeux de l’état de veille prolongée : une aliénation des corps de plus en plus manifeste dans l’espace social.  

Par Rémi Guezodje publié le 6 avr. 2021

 

 

 

Se perdre dans l’absence-présence, sorte de mode automatique propice à s’oublier sous couvert d’efficacité, voilà un danger qui nous guette au quotidien. Pour faire émerger la figure du double atone et désincarné, l’exposition s’appuie sur un film réalisé en 1956 par Don Siegel, Invasion of The Body Snatchers (qui signifie littéralement : être exproprié de son propre corps, ne plus en être maître). Dans une petite ville californienne, un médecin s’inquiète d’une étrange maladie qui contamine tous les habitants, peu à peu dépossédés de leurs corps pendant leur sommeil. Au même moment, la monotonie menace la communauté, se repliant sur elle-même, forcée de faire face à sa banale cruauté. Le film constitue discrètement l’atmosphère de Sleep No More, manière de rendre palpable le climat endolori et somnolent du temps présent.

 

Zombie à domicile

À la fois espace d’exposition, de production et de vie, la structure Placement Produit abrite Sleep No More pendant dix jours. Dès que le visiteur passe le pas de la porte cochère cachant l’atelier polyvalent, il se trouve nez à nez avec Gorged in Colors of Hurt (2021), une sculpture imposante aux airs de gramophone monstrueux, réalisée par Laura Gozlan pour l’occasion et diffusant une bande son anxiogène. Le revêtement de l’objet se confond avec la matière carnée d’une enveloppe corporelle, se jouant d’une esthétique de l’effroi qui indique que la sphère privée est envahie par un rythme zombie, morbide en tous points. Autour, les œuvres se fondent dans la pièce et contaminent les recoins, si bien qu’on croirait à un déménagement en cours. L’atmosphère oscille entre l’intime du domestique et l’effervescence de l’atelier. Et pour cause, les horloges fabriquées par Christophe Lemaître et Kim Farkas, les amphores de ce dernier et les ampoules discrètes de Camille Brée suggèrent un espace intérieur légèrement détourné, où les objets sont à la fois familiers et profondément étranges.

 

Hermétisme

Entre l’organisme vivant, l’usuel et le secret, les objets restent impénétrables. Il serait presque impossible de situer et qualifier l’origine de leur mécanique, un mouvement qui se glisse sournoisement dans le quotidien, comme un parasite invisible transformant les actes en automatismes. Les amphores 19-06, 19-07, 19-08 et 19-09 (2019) de Kim Farkas, toutes scellées, apparaissent comme autant d’Ovni posés au sol. Composées de bols assemblés et enduits afin de ne plus pouvoir être décomposés, on ne saura jamais ce qu’elles renferment sous leur carapace lisse. Liza Maignan et Fiona Vilmer ont disposé les œuvres de façon à maintenir une distance et un mystère constant avec le visiteur, à rebours des logiques didactiques. La présence physique des deux commissaires, narrant les démarches artistiques des uns et des autres, s’avère indispensable à leur programmation1, qui inclut la médiation au cœur de l’expérience de l’exposition. L’incarnation des échanges s’imposant comme une solution pour déjouer l’hermétisme des œuvres.

 

 

Veille Politique

Toujours actives, toujours en veille, mêmes endormies, les œuvres signalent qu’il n’existe pas de réel espace de repos, à l’image de la machine-sculpture de Christophe Le maître, en marge de l’espace, occupée à collecter des données la nuit grâce à l’énergie solaire accumulée en journée (Sans titre, 2021). Qu’on choisisse de la vouer au sommeil ou qu’on l’utilise pour prolonger ses activités, la nuit est rattrapée par des enjeux marchands pour devenir un lieu d’exploitation de la pensée et de l’inconscient. Sleep No More ouvre une alternative à ce culte implacable de la performance, en dehors du marché, de l’institution et de la temporalité traditionnelle des expositions. Celle-ci met en place un dispositif où, la nuit venue, la plus froide des ampoules de Camille Brée (Thight Green, 2021) devient sensuelle. Une matière chaude et dégoulinante qui se disitingue des autres veilleuses que l'artiste réalise en collabration avec des amis. À la mise en lumière du travail des artistes, Sleep No More préfère cultiver la part obscure des pièces, laissant le spectateur percevoir par lui-même l’épaisseur des affects qui les constitue en sourdine.  

 

> Sleep No More a été présentée du 11 au 21 mars à Placement Produit, Aubervilliers

 

1. L’exposition est entourée d’une publication et d’une affiche visant à dédommager le travail des artistes, ainsi que d’une proposition radiophonique et d’une lecture du texte « l’aube et la nuit » de Pierre Paulin par les deux commissaires.

 

Image 1 : Sleep No More, vue de l'exposition

Image 2 : Camille Brée, Untitled (ongoing night lights series), 2020