© Pascal Gely
Critiques Théâtre

Sœurs

Wajdi Mouawad

Dans une chambre d’hôtel, ce qui semble être un détail fait dérailler l’univers d’une femme à qui tout paraissait  réussir. Dans ces abysses, elle trouve pourtant une amie de sang et de cœur, un lien plus fort que le traumatisme. Avec Sœurs, le metteur en scène Wajdi Mouawad continue de scruter le surgissement du passé dans le quotidien le plus inoffensif.

Par Aïnhoa Jean-Calmettes publié le 24 juin 2021

Les filles aînées et les bisons seraient les seuls à marcher contre le vent, retournant à la source des chagrins ancestraux. Mais si les bisons parviennent à piétiner ceux-ci de leurs galops furieux, il n’est pas sûr que les filles aînées aient, elles, les sabots suffisamment puissants pour en faire de même. À défaut de pouvoir les réduire en poussière, que faire des tragédies intimes et politiques dont nous héritons ? Telle est la question qui explose au visage des deux femmes que Wajdi Mouawad met en scène dans le deuxième volet de son cycle domestique.

Elles sont filles, ça, elles ne peuvent l’ignorer. Sœurs, elles ne le savent pas encore. Pour cette pièce construite quasiment en miroir, l’écrivain et homme de théâtre a choisi de confier la double partition à une unique comédienne, usant avec justesse et parcimonie de moyens techniques (voix enregistrées, quelques effets vidéo) pour que les personnages puissent néanmoins jouer ensemble. Dans ce rôle taillé sur mesure pour elle, Annick Bergeron est aussi implacable que bouleversante, pétillante et drôle aussi. Elle est d’abord Geneviève, un personnage inspiré par sa propre vie. Médiatrice de renommée internationale elle s’acharne à œuvrer à la paix, comme pour fuir la violence qu’a subi sa mère, née dans une province canadienne où l’humiliation des francophones était quotidienne. « Speak white » : cet ordre raciste des anglophones dénoncé par Michèle Lalonde dans son poème vibrant n’est jamais prononcé ; mais il est là, partout, lorsque l’intelligence artificielle de la chambre d’hôtel connectée où elle doit passer la nuit daigne parler toutes les langues sauf le français. Face au frigo, métaphore de la domination culturelle et économique, le refoulé fait un retour triomphal. L’équilibre émotif de Geneviève vacille.

Soeurs de Wajdi Mouawad. p. Pascal Gely

 

C’est dans un paysage dévasté que Layla entre à son tour. Le décor, fait de panneaux mobiles qui permettent d’entrer et de sortir de la cage de l’hôtel, se trouble une fois de plus. Les couches de réalité se superposent. Sommes-nous encore dans une chambre ou dans les ruines d’une cité bombardée ? Wajdi Mouawad fait trembler les repères géographiques mais c'est le temps qu'il vise, l'épaississement de la présence rampante d’un passé toujours susceptible de ressurgir malgré les efforts déployés pour le tenir à distance. Si Geneviève a plongé, Layla, elle, sait trop bien vivre dans ce mille-feuille. Elle n’essaie plus de lutter contre le fantôme de la ville que son père a dû fuir, lui qui « pleure un pays qui n’a jamais existé et le poids d’une guerre qu’il ne [lui ]a jamais raconté ». Mais il y a de la rage dans cette résignation que le metteur en scène connaît trop bien pour l’avoir lu dans les gestes de sa propre sœur. Il y a même suffisamment de rage pour deux. Au-delà de leurs apparentes différences, Layla trouve en Geneviève un miroir déformant et lui tend la main avec ce mélange de dureté ironique et de tendresse dont seuls les proches peuvent faire preuve. Comment trouver la force de « tenir le pont jusqu’à ce que le dernier des humiliés passe » ? Grâce aux mots, répond Wajdi Mouawad à travers Layla et les phrases projetées qui se faufilent sur les murs. En continuant à chercher les « mots sauvages » pour les exprimer, tout en ayant accepté, royal, qu’on ne pourra jamais tout comprendre des fardeaux que l’on porte.

 

> Sœurs de Wajdi Mouawad, jusqu’au 10 juillet au Théâtre national de la Colline, Paris