<i>Grand mal </i>de Anne Lise Le Gac et Élie Ortis Grand mal de Anne Lise Le Gac et Élie Ortis © p. Caroline Barc
Critiques Performance

Solitude énergétique 2.0

Collection de vidéos de danse amateur glanées sur le web, tchat existentiel, corps expérimental, barres énergétiques et petits chatons perforent en 40 minutes le champ de la solitude 2.0 entre candeur et brutalité. Dans le cadre du festival Parallèle, Anne Lise Le Gac et Élie Ortis présentent Grand mal, morceau choisi de leur conversation au long cours.

Par Nina Gazaniol publié le 1 févr. 2017

La fille et le garçon nous regardent arriver. Ils sont sur le plateau, assis derrière la table. Sur la table c'est un peu le bordel du travail en cours. Un micro, des câbles, un ordinateur, un vidéo-projecteur, des frites, une bière, des emballages alimentaires qui suintent de gras, des livres, un téléphone, une bouteille d'eau. Ça a un côté séminaire à la cafétéria. Le Powerpoint se lance. Bienvenus dans le contexte.

 

Word 98 et 2.0

Avec sa douceur et son accent improbable, dont on ne cherchera pas à percer le mystère, Anne Lise Le Gac nous l'explique le plus naturellement du monde : Grand mal est une conversation à distance et par internet avec Élie Ortis, entre Marseille et Paris. Ça a commencé avec une collection de vidéos de danse amateur trouvées sur Facebook et sur Youtube. Élie y a contribué. S'y sont ajoutées les performances audacieuses d'inconnus. Le projet est né il y a deux ans et n'a pas de deadline. À chaque fois que leur est donnée l'occasion de mettre cette conversation en partage, la présentation s'actualise en fonction de l'état de la collection.

Avec un faible pour les typographies et les icônes Word 98 (la pâte débusquée d'Anne Lise Le Gac), les slides défilent. Les vidéos aussi. Du training capillaire métalleux en bord de lac aux chorégraphies félines. Dans la salle, les zygomatiques lâchent les uns après les autres. Parce que ça pourrait être Nous. Nous dans la désinhibition la plus totale ou Nous qui avons passé des heures à errer sur la toile pour tomber sur ce genre de pépite. Loose absolue ou potentiels douteux révélés font la griffe Grand mal. Le mauvais goût fait du bien et pourrait nous fasciner. Élie Ortis et Anne-Lise Le Gac en tirent tout un vocabulaire pour développer une esthétique.

 

Solitude du web et Solitude dansée

C'est ici que l'on touche à Grand mal comme processus de recherche. De danses glocales (global + local) en trashure (trash + treasure), l'échange de vidéos entre les deux artistes a déclenché de nombreuses réflexions et conversations Messenger. Toujours guidés par la voix d'Anne Lise Le Gac au micro, la question de la solitude finit par surgir. Celle, réelle, dans laquelle on se trouve quand on tchate à 800 km de distance. La solitude dans l'immensité du web. Celle, propice ou non à la relation amoureuse. Et celle qui peut exister quand on est plusieurs. D'ailleurs, des deux, à la moitié de la performance / séminaire, on se demande qui est le plus seul. Elle, qui depuis le début tient la conférence pour raconter leur expérience commune. Ou lui, qui mange un burger, décapsule une bière et tricote en attendant que ça passe. Elle cite l'essai de Montaigne et parle du coach sportif qu’elle a débusqué sur Internet, qui l’accompagne même quand elle fait son jogging, toute seule. De références littéraires et théoriques en réalités pratiques, c'est le grand mal qui est passé au crible de la pensée.

p. Anne-Lise Le Gac

Barre énergétique

De cette accumulation de matière vidéo que l'on aurait eu tort de croire insignifiante, Anne Lise Le Gac et Élie Ortis font un trésor. Un trésor signifiant sur l'état réel de notre corps social et sur le corps en général. Le processus de fabrication laisse alors la place à l'action : comme un rituel, les corps s'embrasent, à la fois lourds et épileptiques sur le son d'un Gigi d'Agostino déchaîné. Grand mal prend l'apparence d'une séance vaudou collective façon 90's. Le plateau se remplit des débris, avant d’être rendu en l'état aux spectateurs.

Grand mal nous happe sans que l'on s'en soit rendu compte, à la façon d'internet. Dans ce bordel apparent qui ressemble au quotidien, les deux auteurs / interprètes parviennent à mettre en forme les réflexions tirées du réel plus au moins palpable qu'est le web, et du réel tout court, c'est-à-dire de leur travail. Révélant la beauté de la banalité et la capacité d'étonnement que peut susciter un ordinaire. On a la sensation que tout est fait ici et maintenant, devant et avec nous. C'est tout un art qui se met en acte, celui de faire avec ce qu'on a et avec ce qu'on est pour soulever les idées. Ou l'art de titiller notre capacité d'étonnement face à l'étrangeté et les paradoxes d'une réalité. Le processus fait ici œuvre. Le présent puissant et nonchalant, fait fondre nos solitudes de spectateurs. Grand mal ça commence avec des frites, ça finit en barre chocolat-noisette. Ça s'en va comme c'est arrivé et on espère que ça revienne.

 

> Grand mal de Anne Lise Le Gac et Élie Ortis a été présenté le 26 janvier aux théâtre des Bernardines, Marseille ; le 4 juillet à Mains d’œuvres, Saint-Ouen

> La caresse du coma de Anne Lise Le Gac à Strasbourg (festival Inact) entre le 27 et le 30 avril