© Sophie Merceron

Sophie Merceron

Fascinée par la littérature américaine des grands espaces et les fictions survivalistes, la comédienne et dramaturge Sophie Merceron signe avec Avril, Grand prix ARTCENA de littérature dramatique jeunesse 2020, sa première pièce pour enfants. Dans ce huis clos marqué par l’absence de la mère, le protagoniste éponyme incarne la capacité d’adaptation des plus jeunes face à la démission des adultes.

Par Agnès Dopff publié le 21 déc. 2020

La première chose qui frappe à la lecture d’Avril, dès la première réplique du petit garçon, c’est l’omission du sujet. Pourquoi ce choix stylistique ?

« C’était vraiment intuitif. Avril souffre d’un manque, celui de la mère : retirer le sujet à cet enfant crée un rythme que je trouve juste. L’absence de ce « je » fait qu’Avril se retire un peu de la réalité, devient une abstraction. Il a tellement peur de sortir ! Il refuse de retourner à l’école, de grandir finalement. 

En revanche Avril recourt énormément aux déguisements. Comment avez-vous pensé le rôle du costume dans la construction de cette histoire ?

« Cela rejoint le fait de ne pas dire « je », c’est une manière de ne pas être dans la vie, de ne pas se confronter à la réalité. Rimbaud dit « Je est un autre » ; Avril lui ne dit pas « je » et essaie d’être un autre. Le costume a un rôle d’armure, encore plus lorsqu’il fait nuit et que le petit garçon craint la venue d’un loup plat qui voudrait le dévorer. Il s’imagine qu’à superposer les couches, les crocs n’arriveront pas à transpercer ses vêtements, que la réalité ne viendra pas le mordre. Avril est un enfant qui se pose beaucoup de questions, le fait de se fondre dans des personnages et de porter des masques d’animaux, lui permet d’interagir avec l’extérieur. Ce Loup dont il craint la venue renvoie à tout l’imaginaire du croqueur d’enfant et du voleur de maman. Mais Avril refuse de se débarrasser de l’animal lorsque son père lui affirme que le loup n’existe pas. Au contraire, le petit garçon préfère le tordre, le rendre plat : ça lui permet de donner forme à son manque et à ses peurs, de les investir par un langage qu’il arrive à maîtriser.

Le fils et son père consultent un pédopsychiatre, et la séance semble assez peu efficace puisqu’ils ne se comprennent pas. Au contraire, le personnage d’Isild, cette jeune femme qui s’installe dans leur maison, présente un langage aussi laborieux que celui d’Avril et celui du Père. Pourquoi ce huis clos entre trois « accidentés » du langage ?

« C’était un point de départ dans mon travail : je voulais voir comment des peurs peuvent devenir énormes quand personne ne trouve les mots à apposer sur le chagrin ou la colère, et comment ces peurs peuvent se transformer en violence contre son entourage ou contre soi-même. Parfois, poser des mots permet de guérir et met du baume sur les plaies. Je pense que la psychologie et la psychanalyse peuvent être des bons remèdes, mais l’empathie est plus efficace, et, pour certaines personnes, l’art peut l’être plus encore.

Est-ce qu’Avril est seulement un livre pour enfants ? 

« À mon sens, et je l’espère, cette pièce questionne surtout le rapport filial : Comment devient-on père ? Comment se déroule la vie d’une famille monoparentale quand on a un enfant un peu différent ? Comment est-ce qu’on peut reconstruire un semblant de famille aussi ? Alors certes, une famille qui ne ressemble pas au papier glacé, mais une famille qui tient quand même debout et tente d’être heureuse. Ce sont des questions pour tous les âges, et j’ai d’ailleurs eu beaucoup de retours de parents qui avaient lu mon texte et s’étaient retrouvés à la fois dans le personnage du Père, et celui d’Avril. Ce qui sauve, encore une fois, c’est l’empathie.

Que ce soit le Loup plat et les masques d’animaux dans Avril, ou les résidents du zoo dans Manger un phoque, pourquoi une telle omniprésence du monde animal dans vos textes ?

« J’aime que le monde sauvage « entre », que quelque chose échappe peu à peu à l’humain. Il y a déjà de cela dans Avril mais dans Manger un phoque, mon second texte pour enfants, c’est encore plus vrai : en plein dérèglement climatique, une fratrie d’enfants se retrouve livrée à elle-même dans une ville qui s’endort dans le froid, et les seuls qui s’en sortent et arrivent à traverser l’océan pour aller vers le soleil, ce sont les animaux. Dans Les Pieuvres, la troisième pièce « jeunesse » que je viens de finir, il est cette fois question d’adolescents confrontés à l’imminence d’un ouragan et à l’impératif de devoir trouver de la nourriture. Lorsque l’écrivain Rick Bass, qui vit dans le Montana, écrit, il le fait dans une nature et un environnement tellement brutal que ça devient poreux dans son écriture et j’adore ça ! Je suis touchée par le fait que la nature s’incruste et qu’elle prenne le pouvoir : ça impose une forme de nécessité et de folie. »

 

> Sophie Merceron, Avril, Editions l'école des loisirs, septembre 2019