<i>Sopro</i> de Tiago Rodrigues, Sopro de Tiago Rodrigues, © Filipe Ferreira.
Critiques Théâtre

Sopro

Le metteur en scène portugais Tiago Rodrigues livre un vibrant hommage au théâtre. L’âge d’or des compagnies n’est plus, mais l’avenir de cet art est encore à écrire.

Par Audrey Chazelle publié le 31 oct. 2018

 

La pièce de Tiago Rodrigues, Sopro (« Souffle »), inaugurait enfin la rentrée du Théâtre de la Criée, à Marseille, différée à cause d’amiante repérée lors des récents travaux de rénovation. S’achève donc un « épisode de tempête » qui donne l’opportunité à la directrice des lieux Macha Makaieff de saluer le travail son équipe et la solidarité de ses confrères. Ses déclarations amorçaient déjà ce qui bientôt se jouait sur le plateau, quand après avoir été « privée de théâtre pendant quinze jours », la lumière de salle encore allumée, la machinerie théâtrale se remettait en mouvement, depuis les coulisses, par l’action de la soufflerie.

Un décor économe accueille un homme en noir, feuillets à la main, qui déambule au-devant des rideaux bousculés. Il sera le guide de la représentation qu’imaginent un metteur en scène et des acteurs-narrateurs, autour du témoignage de Cristina Vidal, souffleuse pendant 40 ans au Théâtre National de Lisbonne. Avec Sopro, Tiago Rodrigues tresse d’une main de maître une écriture qui croise le destin de Cristina avec la vie d’un lieu et d’une troupe qui n’est plus. Il bâtit minutieusement la progression de sa dramaturgie sur des temps, des espaces et des récits entremêlés, sur la trace d’une mémoire reconstituée, voire reconditionnée, où les destins de Cristina, d’Isabel ou de Béatriz croisent ceux de Bérénice ou d’Antigone. Incarnant désormais une mémoire, chaque acteur se fait le porteur ou l’intermédiaire du discours de l’expérience. Ensemble, ils créent à vue une sorte de legs théâtral adressé aux spectateurs.

Cristina, identifiée comme « le poumon du lieu », permet à l’auteur de parcourir les souterrains du théâtre des années 1980 – quand la vitalité des compagnies et du répertoire l’autorisait à se penser grand ; « quand les journaux avaient encore des critiques » – tout en sensibilisant le public sur le travail des employés de l’ombre, dont « la discrétion doit être proportionnelle à l’indiscrétion des acteurs ». Une démarche qui prend par ailleurs toute son importance à l’heure où l’on apprend le suicide d’un menuisier-ébéniste sur son lieu de travail, un théâtre de Toulouse. Sopro ranime ainsi l’âme d’un lieu, d’une époque, et les fantômes de son passé à travers l’expérience d’une « pièce de la machine » qui réactive toutes les autres pièces.

Offrant à son auditoire un point de vue unique d’observation, l’histoire de la souffleuse porte haut et fort l’amour du théâtre autant que l’angoisse de sa mort. Celle qui respirait avec les acteurs qu’elle accompagnait et dont le souffle a été coupé de manière totalement inaperçue se raconte désormais au passé. Le théâtre peut-il disparaitre de la même façon qu’un lieu ou qu’une profession qui lui est dédié ? A cette interrogation, le comédien, dramaturge et metteur en scène portugais, déterminé à combattre l’agonie en marche du théâtre public, répond : « Fermer tous les théâtres ne fermera pas le théâtre. Il y a dans ces bâtiments, ces associations, ces compagnies des poumons qui fonctionnent sans vous, et qui fonctionneraient même dans des ruines. Si tout ferme, on continue à faire du théâtre ; ça, c’est sûr. Ce sera clandestin, secret mais ça aura lieu. On le sait. La question à poser à la société́ est : quel accès voulez-vous avoir à cet art ? » Cette œuvre-témoin s’appréhende dès lors comme une promesse d’éternité.

 

> Sopro de Tiago Rodrigues, a été présenté du 17 au 20 octobre à La Criée, Théâtre National de Marseille. Le 9 novembre au Théâtre de Chelles, du 12 novembre au 8 décembre au Théâtre de la Bastille, dans le cadre du Festival d’Automne à Paris