<i>Put your heart under your feet and walk !</i> de Steven Cohen Put your heart under your feet and walk ! de Steven Cohen © Pierre Planchenault
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Sortir de soi

À en juger par cette 13e édition du Festival TransAmériques, c’est quand le théâtre accepte de regarder en face son impuissance à changer le monde qu’il déplace réellement son public, par-delà le bien et le mal, l’art et la politique.

Par Orianne Hidalgo-Laurier publié le 14 juin 2019

« Presque tout est dépassé, inopérant. Il n’y a plus de certitude. Demain n’est pas assuré. Le monde d’hier s’efface doucement dans un brouillard étrange. » C’est sur ces mots amers que le metteur en scène québécois, Martin Faucher, ouvre le festival TransAmériques face à un gouvernement canadien qui a refusé d’accorder un visa à des artistes burkinabés invités, et a permis la destruction de 444 hectares de milieux humides en à peine un an – sans parler de son soutien à l’expansion d’une pipeline sur des territoires autochtones. Le théâtre peut bien se paver de bonnes intentions, revendiquer sa capacité à « rassembler », il doit tout de même reconnaître son impuissance face au rouleau compresseur politique. Peut-on encore croire à un art d’avant-garde, émancipateur, lorsque les institutions culturelles jouent le rôle de critique utile et inoffensive pour un système économique et politique qu’elles participent à maintenir ? Il serait donc temps de « sortir de soi » comme le souffle le sous-titre de cette 13e édition du FTA. Mais pour sortir de cette caverne, n’est-il pas nécessaire de scruter d’abord son intérieur, d’observer comment se déplacent les ombres, et – pour citer Olivier Neveux – « chercher ce qui rend le théâtre singulier et incomparable dans les combats urgents de l’heure » ?1

 

Généalogie du spectacle

« J’ai trois problèmes : le capitalisme, le patriarcat et je ne sais pas comment l’art va pouvoir nous sauver. » Dans un jeu d’autoanalyse, Frédérick Gravel, sous des airs de vagabond du grand Ouest sur une scène vide, balance un constat d’échec presque d’emblée, après s’être roulé au sol au rythme d’une canette de bière et agrippé à sa guitare dans une espèce de gestuelle éthylique et désespérée. Dès lors, le spectacle peut-il continuer ? Assisterait-on, avec Fear and Greed, à un « crépuscule des idoles » ? Bonnes ou mauvaises, vertueuses ou pas, le chorégraphe québécois choisit de faire avec les ombres de la caverne : d’un geste magistral il ouvre le rideau en fond de scène pour découvrir l’ensemble des musiciens qui accompagne sa dérive parlée, chantée et dansée. De sauts en chutes, l’individu rampant – que l’on peut associer au chameau nietzschéen se transformant en lion – fracasse la morale : « J’ai beaucoup de haine », « prenez du plastique et crissez ça dans le fleuve », « défonce la chambre de tes enfants avec une barre à clous pour montrer que t’as peur et que tu sais pas quoi faire ». Dans un solo de fin du monde sur un rock apocalyptique, l’être s’abandonne encore et encore, avec avidité, aux fulgurances de la chute et des mouvements amples mais comme entravés par le poids de l’air. Il survit au nihilisme et, qui sait, se métamorphose en cet enfant qui danse devant la mort. « The stars don’t care but I do » répète-t-il enfin, le front collé au mur. Le Bien et la Vérité n’ont plus cours sur scène, le spectateur, lui, accepte le spectacle en toute conscience, pour ce qu’il y a de vivant dedans. « J’aime ceux qui ne cherchent pas, derrière les étoiles, une raison pour périr ou pour s’offrir en sacrifice ; mais ceux qui se sacrifient à la terre, pour qu’un jour la terre appartienne au Surhumain », écrit le philosophe qui a décrété la mort de dieu. En version gravelienne : « C’est pas avec ton soleil intérieur que tu vas sauver le monde. »

 

 

La politique est une scène

Si Frédérick Gravel rend au spectacle sa liberté d’être, d’autres jouent de ses failles en déchirant la sphère théâtrale pour se lancer directement dans l’arène politique. Constituons ! se veut le compte-rendu performé d’une épopée citoyenne : l’élaboration d’une constitution du Québec, province qui n’a pas adhéré à la dernière version de la Constitution du Canada en 1982. « On m’aurait accusé de détournement de fonds à des fins politiques donc j’en ai fait une pièce de théâtre » sourit Christian Lapointe en guise de préambule. Seul en scène, vidéo projetée dans un décor de bureau administratif, le comédien avale un café filtre, déroule la tumultueuse histoire du débat constituant au Québec – systématiquement avorté au cours des 60 dernières années – et explique comment a été composée cette nouvelle assemblée citoyenne et paritaire, témoignages vidéos et Powerpoint à l’appui. Une espèce de « devoir de transparence » d’où émanent des préoccupations saillantes : la langue, les ressources naturelles, la représentativité, la laïcité, la diversité, les Premières Nations. La caméra sur scène se tourne ensuite vers le public dans un simulacre de jeu télévisé, avec compte-à-rebours, prise à partie des spectateurs et hyper-présence du présentateur. Christian Lapointe déplie la notion de citoyenneté, lentement étouffée sous un système de démocratie représentative, en direct tout en la piquant d’ironie. Répondre en 30 secondes chrono à une question aussi complexe que « Comment concrétiser la reconnaissance des peuples autochtones ? » ou « Quel rôle devrait jouer le Québec hors du territoire pour les minorités francophones ? » fait écho, pour un spectateur français, à la comédie du « grand débat national » lancé par un Emmanuel Macron désemparé face aux Gilets jaunes réclamant la mise en place du Référendum d’initiative citoyenne. Dans un épilogue qui se transforme rapidement en une performance musicale digne d’Hubert-Félix Thiéfaine, le metteur en scène déballe un flot de commentaires Facebook qui va des encouragements à la critique des « bobos de Montréal » en passant par « Est-ce que c’est du fake parce que c’est du théâtre ? ». Une constitution pour l’autodétermination du Québec a bien été adoptée par les 41 membres réunis sous l’impulsion du metteur en scène – soutenu par des théâtres, universités ou encore syndicats –, et déposée à l’Assemblée nationale. Laquelle de la politique ou de la scène, Christian Lapointe a finalement parasité ? Si le dispositif n’a rien de foncièrement original – « théâtre utile » oblige-t-il ? – Constituons ! s’avère une franche tentative d’appréhender le théâtre comme d’autres à Athènes ou à Barcelone ont investi les places publiques : un espace concret d’exercice du pouvoir.

 

 

Les théâtres sont nos temples

Mais celui qui fait sortir le théâtre de lui même, sans feindre d’en briser les codes, c’est Steven Cohen et sa pièce funéraire Put Your Heart Under Your Feet... And Walk ! 2. Le performeur, sous son maquillage inimitable lui donnant l’allure d’un papillon de paradis artificiel, entre en scène par le biais d’une vidéo : on l’observe se baladant du pas léger du faune dans une nature paisible. Et voilà que la créature apparaît sur le plateau noir, dans un décor qui rappelle celui d’un sanctuaire, juchée sur deux cercueils miniatures. Assistée par d’immenses béquilles, sa démarche est accidentée entre les rangées de paires de chaussures qui jonchent la scène : un être certes rafistolé mais haut, noble et digne, marchant la mort aux pieds, comme dans un humus fertile, se faisant un tutu d’un candélabre orné de tourne-disques comme il enfilerait le poids du deuil. La vidéo se rallume : plans serrés dans les boyaux d’un abattoir, le faune s’immisce maintenant dans une routine industrielle et morbide. Les ouvriers, tous à leurs tâches, l’ignorent quand bien même cette ombre de couleurs se roule dans une piscine de sang, sous les gorges tranchées des bœufs. Cette forme de libation et la délicatesse de ses mouvements chassent le massacre médiocre et apathique. Après avoir récité le kaddish face au public, l’artiste avale une poignée des cendres de Elu, son amant disparu. Qu’y a-t-il de choquant à cet ultime acte d’amour, quand ce sont des usines de mort qui produisent notre nourriture ?

 

Il n’est aucunement question d’une variation autour de la souffrance animale mais bien plus largement d’une éthique qui ne correspond plus à la morale religieuse – la crémation est généralement proscrite dans les religions monothéistes, sans parler de l’homosexualité – ou à la bien-pensance artistique. Steven Cohen transforme la violence la plus trash en fragilité, la transgression en transcendance, et le théâtre en « nos temples ». Cet éphémère disparaît dans une épaisse brume, qui reste longtemps collée à la peau des spectateurs, lesquels, comme frappés de stupeur, hésitent à applaudir face à la scène laissée vide. Sans le savoir, à l’intérieur même d’une scénographie on ne peut plus classique (scène surélevée, frontale, salle noire) et à travers les ressorts du spectaculaire (costume, maquillage, vidéo, effets son et lumière), nous avons glissé de l’autre côté de la représentation. Les yeux accrochés à cet être psychopompe, on s’est laissé inclure dans un rituel bien plus grand que le théâtre. Et lorsque Steven Cohen adresse un « I am your grave » à son amant, la mort apparaît soudainement comme une vie éternelle.

 

Poche de rémanence

Réfléchir la scène, c’est aussi repenser la position de l’artiste, hissé au rang de « voyant » dans la culture occidentale. Il peut être aussi celui qui interprète le réel et assure des passages horizontaux entre les générations, le visible et l’invisible, le monde des morts et celui des vivants. En un mot : chaman. Le théâtre devient alors une poche poreuse, un placenta, propice à la transmission et à la reconstruction d’une mémoire éludée ou instrumentalisée. Avec This Time Will Be Different, Émilie Monnet et Lara Kramer, artistes d’origines anishinaabe et ojie-crie, agencent la scène en foyer auprès duquel elles invitent les spectateurs à s’asseoir après avoir écouté dans les gradins en surplomb le discours d’une aînée, l’artiste Glenna Matoush rescapée d’un pensionnat, en mohawk puis en anglais : « Le Canada est un état terroriste », une multinationale qui a su tirer partie de l’extermination des Premières Nations. Sur une immense toile de couverture de survie, les tomes massifs du rapport final de la Commission de vérité et réconciliation du Canada, publié en 2015, sont empilés de manière circulaire, sept pendent au bout de fils. C’est la première fois que l’État reconnaît le génocide culturel perpétré sur les autochtones et la barbarie des pensionnats dont le but était de « tuer l’indien dans l’enfant »3.

 

 

Une petite fille, que l’on devine rapidement être celle de Lara Kramer, s’avance, souple, pour venir s’asseoir au centre et déchirer une à une les pages. Sa grande sœur la rejoint pour disposer méticuleusement les feuilles autour du « carré de survie », bientôt suivie par un jeune homme puis les deux chorégraphes. Puis ils trempent pieds et mains dans de la peinture rouge, à la connotation plus guerrière que victimaire, et marquent chacune des pages. Une chaîne humaine se forme dans le silence sous le regard des anciens assis aux côtés du public. Un microphone crépitant diffuse le dialogue entre une femme et des enfants : « What do you know about Indian residential school ? » / « They took our language ». Derrière les gestes répétitifs sourdent les débats officiels inefficients et consensuels. À l’extérieur du théâtre, le gouvernement discute encore la notion de « génocide » au moment de remettre les conclusions d’un rapport sur les plus de 1200 femmes autochtones disparues et assassinées au cours des 40 dernières années. La présence de ces différentes générations, entonnant en chœur un chant traditionnel, la malice de la plus jeune fillette, le constat d’Émilie Monnet – « la population autochtone est celle qui grandit le plus au Canada » –, s’avèrent indiscutables : une force rémanente est à l’œuvre sur cette scène. This Time Will Be Different s’achève en forme d’ouverture, avec un ultime geste, un mot anishinaabe écrit avec la même peinture rouge qui résonne comme une promesse faite à l’avenir : « Gwaanaajwan » qu’Émilie Monnet traduit par « Nous sommes ensemble la Terre ». Les performeurs quittent le plateau qui s’offre alors aux spectateurs comme un espace à fouler à leur tour.

 

1. À lire l’entretien d’Olivier Neveux par Thomas Corlin dans Mouvement n°101

2. À lire l’entretien de Steven Cohen par Julien Bécourt dans Mouvement n°99

3. Expression employée dans le rapport de la CVR

 

> Le Festival TransAmériques a eu lieu du 22 mai au 4 juin à Montréal