Peter Corser et Marlène Rostaing. Peter Corser et Marlène Rostaing, © Yassine Meddeb Hamrouni.
Critiques festival

Sortir des rails, trouver d’autres sillons

Au festival La voix est libre, on voit la musique, on écoute la danse ; tout ici est réel et tout vous laisse rêveur. 

Par Estimbre Marion publié le 3 juin 2014

Voilà dix ans et des poussières que les étoiles fugitives de la  La voix est libre  brasillent. Dans le sillage de cette nuée teintée d’orientalisme, cette 12e édition à la Maison de la poésie, aux Bouffes du nord et pour la première fois à l’Institut du monde arabe ne saurait y être écartée.

Improvisez-vous la vie

Inutile de regarder devant vous car devant c´est derrière, la nuit c´est le jour. Par le hasard des rencontres, avec un bazar d’idées dans la tête, Blaise Merlin, directeur artistique se fait le chantre d’une réjouissante apocalypse : La voix est libre. C’est un joyeux chaosmos, peuplés de poètes chamanes, hantés de magiciens du souffle et tout autres agit’auteurs férus d'improvisation. Le « Jimi Hendrix du oud », Mehdi Haddab, le guitariste Serge Teyssot-Gay et « l’enfant terrible du jazz », Médéric Collignon (1), pour n’en citer que certains illustres récidivistes, donnent à entendre des forces elles-mêmes imperceptibles, inaudibles. Ils sont d’un territoire in(dé)fini – égyptiens , syriens et iraniens – les migrants de cette présente édition sont réunis pour mêler acrobaties de la langue et logorrhée gestuelle. En résultent cinq et une nuits dignes d’un vers arabe d’ Abû Nuwâs : « loin du droit chemin, j’ai pris sans façon » dans Le vin, le vent, la vie (2). En contrepoint à ce poète illuminée du VIIIe siècle, l’astrophysicien franco-canadien, Hubert Reeves (dans Cosmophonies avec l’Ensemble Caliopée) déploie sa mathématique stellaire et balise les sillons à suivre : « Enivrez-vous de vin, de poésie ou de vertu : à votre guise, mais enivrez-vous ! Il ne s'agit pas de fuir la réalité, mais de la vivre avec passion. L'éveil de la jubilation est, je crois, l'antidote le plus efficace contre l'absurde à tous les degrés. »

Choisir la vie plutôt que l’illusion

Ça éclaire vos lanternes ? C’est du moins une évidence pour les forces de vies œuvrant ici, en cordée. En l’occurrence, le premier duo où Marlène Rostaing (elle remplace le danseur et acrobate Mathieu Desseigne initialement programmé) et Peter Corser évoluent sur scène bon an mal an. L’un saxophoniste adoptant la technique du souffle circulaire des didjeridoos australiens et des flûtes de Sardaigne, l’une danseuse qui se joue de la danse comme de sa peau, font de la scène une arène. Les deux comparses se cherchent et se fuient. Autre guerre des sexes : celle entre la contrebassiste Joëlle Léandre qui comme à l’accoutumée n’y va pas par quatre chemin et son alter égo, musicalement parlant, le violoncelliste Vincent Courtois. Lui, aussi ne recule devant rien. Quant à la danseuse Sandra Abouav, elle invite le flutiste Alexis Morel à la rejoindre dans un « rébus chorégraphique, pour transposer en corps et en mots les méandres que l’esprit emprunte quand il s’égare, s’échappe et se laisse emporter ». À n’en pas douter, les femmes (plus que les hommes ?) sont tantôt hargneuses, tantôt furieuses et  toujours où l’on ne les attend pas. Là, la bouillonnante danse de la japonaise Kaori Ito, mêlée à la chaleur vocale de la violoniste Iva Bittova capturent les âmes d’un auditoire, alors médusé. Elles se saisissent d’énergies ambiantes et font proliférer la matière vivante et sonore dont elles organisent en temps réel le devenir. Ça tire en longueur. Les dernières mesures laissent vos yeux de marbre et posent ainsi la question de la durée du cadre temporelle dans lequel jaillit, puis s’essouffle la magie de l’improvisation. Cette notion, que ce soit en danse, en musique, au théâtre ou au cirque, que recouvre-t-elle exactement ? La contribution éventuelle d’un archi-écriture comme condition tacite de cette dernière ? La dissolution d’un cadre architecturé vers une trame inconnue ?

Par voi(l)e détournée

« Les nuits sont enceintes et nul ne connaît le jour qui naîtra » Proverbe turc

Parce que les Bouffes du nord ne sont pas qu’un lieu, mais surtout un ailleurs temporel, dans le cadre d’un Aiôn deleuzien (3), un « toujours déjà passé et éternellement encore à venir, l’Aiôn est la vérité éternelle du temps ; pure forme vide du temps » (4), elles incarnent une zone flottante dite de « libre-étrange », tel un geste vital lancé contre le clivage des genres et des identités humaines. Dans cet antre de béton, empreint de décadence, fortuites et fertiles sont les collisions entre les artistes ; les gens. A l’instar de celle à l’origine de la création Nishtiman (signifiant « patrie ») réalisée dans le cadre de La Voix est libre au Proche-Orient, cette rencontre à la fois céleste et enraciné réunit des musiciens de plusieurs nations (Turquie, Iran, Irak, Kurdistan, France) autour de la musique, de la langue et de la culture du peuple kurde. Ici, en l’occurrence dans un proche-lointain, les voix sont vives et se font entendre. Il faut les suivre pour se perdre sur les routes improvisées des chants libres qui installent l’audition dans sa dimension à la fois tactile et cinétique. Autre escale à ne pas manquer, dans le kokpit quelque peu déshumanisé de l’Institut du monde arabe, direction la scène montréalaise. Le collectif canadien Esmerine, lors de son voyage à Istanbul a enfanté le projet Dalmak (étymologie : contempler, être absorber, plonger, se baigner) renvoie à une immersion profonde dans la culture turque. Voyage intérieur. Enfin, des rapports en concomitances étroites entre Élise Dabrowski et le danseur égyptien Mohamed Shafik, qui au fil des incantations lyriques de cette muse de la contrebasse, se démembre tel un élément proprioceptif réagissant à une excitation intrinsèque. Souplesse du bassin qui conférant aux tremblements de ce dernier une musicalité « extraordinaire ».

Ces rencontres qui naissent et croissent, dans un contexte d’expansion territoriale et idéologique questionnent le rôle des artistes, celui du citoyen, dans la cité, ailleurs. « Les transformations en Egypte s’inscrivent dans la vague qui a balayé le monde arabe, de la Tunisie au Yémen, en passant par la Syrie et la Libye, note Hicham Ben Abdallah El-Alaoui, journaliste pour Le Monde diplomatique. Malgré les difficultés et les revers, malgré les guerres et les ingérences étrangères, l’aspiration à la citoyenneté demeure forte. » Le « printemps arabe » est toujours vivant. Parce qu’au pays des lumières, les plombs sont en train de sauter, des élections vides de sens en France (grave dessein) et le durcissement du mouvement des intermittents du spectacle emplit de colère, consentons qu’il faille changer le visage de l’Europe. Il convient de sortir de cette impasse éreintante pour l’âme afin que la culture ne soit plus qu’une politesse visible du désespoir. 

Interzone, mais encore Révolutions birds dont les titres aspirent à un ailleurs vivifiant, le festival, ouvert aux disciplines les plus incongrues,  s’acharne à défendre un territoire éminemment humain. De ses sillons s’échappent des voix. Par l’improvisation, nourrie des apports de la philosophie zen et orientale, se dessine alors une dimension performative de l’expression humaine que la tradition de l’esthétique occidentale s’était longtemps efforcée d’évincer. Après un début de printemps fécond à Beyrouth, au Caire, Alexandrie et Toulouse, la 13e édition de La voix est libre, derechef repoussera sans encombres, les frontières de l’Héxagone et franchira délibérément la Tunisie, actuellement en pleine rêv-évolution, elle aussi.

 

1. En 2014, le cinéaste Josselin Carré consacre à Médéric Collignon un documentaire : Médo(S) (85 min - Produit par Oléo films)

2. Abû-Nuwâs, Le vin, le vent, la vie, Sindbad, coll. « La petite bibliothèque de Sindbad », Arles, 1998, 190 pages.

3. Logique du sens, Les éditions de Minuit (coll. « Critique »), Paris, 1969, 392 pages.

4. « L’Egype en mouvement », Le Monde diplomatique, Manière de voir, n°135, juin-juillet 2014.

 

Le festival La voix est libre a eu lieu du 10 au 14 juin à Paris.