Vue de l’exposition de Babi Badalov à La Verrière, 2019 © Isabelle Arthuis / Fondation d’entreprise Hermès
Critiques arts visuels

Soul Mobilisation

À la limite entre expression verbale et visuelle, l’œuvre de Babi Badalov semble refléter le caractère de l'artiste, calme et accueillant, avec une conscience sociale et politique aiguë. L’exposition Soul Mobilisation en éclaire la capacité à se jouer des registres et des contextes sous la Verrière de la fondation d’entreprise Hermès.  

Par Ana Bordenave publié le 23 déc. 2019

La lecture des œuvres s’enchaine avec fluidité. Au centre, un large socle reçoit pêle-mêle des tissus colorés et calligraphiés – « Carpet-alism » lit-on dans un angle. À gauche, un immense collage se propage sur tout le mur. Affiches, flyers, tickets et papiers divers sont mis en réseaux par des volutes noires, grises et blanches, qui les entourent et les recouvrent d’écritures – « Love is religion ». Sorte de mind-mapping, il endosse un rôle mémoriel : une documentation, selon les mots de Badalov, qu’il collecte chaque jour comme les traces de son parcours. Sur le mur suivant, la mise en réseau prend une autre forme. De larges tissus calligraphiés s’alignent, et les mots qui les recouvrent sont augmentés à même le mur de préfixes ou de commentaires – « Who-man », « More-no-polis », « Sea-stem ». Ils se construisent d’une œuvre à l’autre, ou dans les intervalles. Puis, l’accrochage s’assagit. Sur le mur de droite, les mots restent dans les frontières de leurs supports textiles, suspendus fragilement ou étendus au sol – « Hallu-Sea-Nation », « Realiti ». Enfin, une série de dessins discrets sur papier, suivie d’une projection où défilent les photographies Instagram de l’artiste, et de trois robes peintes portées par des mannequins de boutique, terminent le parcours.

Détails de l’exposition de Babi Badalov. p. Isabelle Arthuis / Fondation d’entreprise Hermès

 

Le commissaire Guillaume Désanges nous explique son envie de présenter un travail dépassant les frontières et les hiérarchies, avec également un souci écologique, dans la continuité du cycle d’exposition « Matters of Concern / Matières à panser » qu’il propose depuis avril dernier à la Verrière. Le choix de la simplicité, l’exhaustivité des pratiques et la diversité dans l’accrochage des tissus reflètent le discours. Mais de quelles frontières et hiérarchies est-il question ? Dans le white cube qui trône au fond de la boutique Hermès, le long des Champs-Élysées de Bruxelles, les seules hiérarchies que l’on conçoit de perturber semblent être celles qui opposeraient beaux-arts et arts appliqués, matières nobles et matières pauvres. Les œuvres de Badalov pourtant ne peuvent s’empêcher de nous rappeler à la réalité. Entrisme artistique ou paradoxe inhérent au marché, ce sont bien les déséquilibres sociaux qu’il nous pointe du doigt.

Détails de l’exposition de Babi Badalov. p. Isabelle Arthuis / Fondation d’entreprise Hermès

 

Accordant péniblement son identité queer à la culture musulmane en Azerbaïdjan, l’artiste d’origine azéri a traversé de nombreux pays avant de s’installer en France. Et s'il s’exprime dans de multiples langues qu’il ne maîtrise que partiellement, il puise dans cette subjectivité culturelle la matière de ses créations. Nous y retrouvons les difficultés d’un parcours migratoires, la prédominance d’un système économique et de certaines représentations identitaires, le motif du visage étant par ailleurs récurrent. Si l’esthétique est politique, cela n’a rien d’autoritaire puisque, pour citer Marie-Josée Mondzain, « les visibilités dont la forme ne personnifie rien, et qui sont habitées par la parole [mettent] le spectateur dans une place où l’image reste à construire ».

 

> Babi Badalov, Soul Mobilisation, jusqu’au 15 février à la Verrière fondation d’entreprise Hermès, Bruxelles