<i>Ornement</i> de Vania Vaneau et Anna Massoni Ornement de Vania Vaneau et Anna Massoni © p. D. R.

Sous les ors

Avec Ornement, Anna Massoni et Vania Vaneau bâtissent un duo qui procède par stratification et font surgir effroi, connivence ou surprise, pour mieux dévoiler ce qui est caché. 

Par Marie Pons publié le 18 avr. 2017

 

Au sortir de Blanc, son premier solo, on avait quitté Vania Vaneau comme un corps grimaçant et saturé de pigments colorés, un corps totémique puissant qui prenait la mesure de l’espace et faisait vibrer l’air tout autour. Au commencement d’Ornement, dès l’installation, elles sont déjà là, dans la tempête : Vania Vaneau et Anna Massoni, deux corps gémellaires ondulant au gré de la légère brise des ventilateurs placés en bord de scène. Solides et souples, poreuses, elles sont engagées dans une danse articulaire douce : soutenir un coude, plier les genoux, faire flotter bras et poignets. 

Autour d’elles, un paysage de banquise jonché de morceaux de papier dorés et argentés offre un jeu de textures bientôt manipulées : un morceau de polystyrène craque entre les mains comme un carré de chocolat blanc sorti de son aluminium froissé, une bâche transparente couvre à demi le corps étendu d’Anna Massoni, laissant seules ses longues jambes habillées d’un jeans blanc dépasser. La musique de Denis Mariotte, crissante et crispante, surgit par à-coups et distille une certaine inquiétude, un sentiment d’inconfort, qui a tôt fait de pénétrer les corps en scène. Soudain les gestes se raidissent, la colonne vertébrale se fige et les membres se contractent. La dureté de l’os semble guider le mouvement, à présent brut et haché. À quatre pattes, tête à tête, elles deviennent alors statues de sel, animaux-automates au pas saccadé.

 

Paysages

On navigue entre l’action pure – soulever, (se) déplacer, rouler – et sa résonance. Alternant entre creux et pics d’intensité, les séquences dessinent peu à peu une dramaturgie semblable à un paysage en relief. On a affaire à des corps qui explorent la surface, l’air, l’épiderme puis plongent dans la sensation. Creuser et révéler, c’est la mouvance empruntée par Ornement qui sans cesse se dérobe et se dévoile, oscille entre différents régimes d’intensité.

Bientôt c’est au tour de la peau de s’exposer. Les deux danseuses ôtent leurs tee-shirts et présentent des torses peints de la même nuance que leurs vêtements. L’ornement déteint, la couleur habille. Une traversée s’effectue, les avant-bras peints en rouge pour l’une et blanc pour l’autre. L’apparition de la couleur dans ce monde polaire amorce un changement, et le sentiment d’étrangeté envahit maintenant les regards : yeux écarquillés et sourcils froncés, une forme d’expressionnisme pointe et les deux femmes s’y engouffrent totalement. Elles deviennent pleureuses, les visages se déforment en sourires forcés et grimaces horrifiées, dans un débordement à présent silencieux. 

 

Mues et oripeaux

Comme en contraste une nouvelle rupture s’opère, au sol les deux interprètes se mettent à trembler et sortent d’un amoncellement des objets surprenants : des gélatines colorées, un ukulélé et deux maracas, une fausse plante verte, un pied de squelette en plastique, un renard empaillé, une coupelle fumante… La couleur et la vie quotidienne envahissent alors le plateau, la tension dramatique se relâche. Elles creusent dans un autre registre, côtoient l’absurde et le trivial, vont chercher ce que l’ornement renferme d’accessoire, de décoratif, de kitsch. Et poursuivent leur révélation de l’archéologie d’un monde étrange.

Après avoir sondé la danse des os, travaillé les grimaces en surface, puis la peau peinte, c’est au tour du décor tout entier de révéler ses mues cachées. Les deux danseuses soulèvent de concert la peau blanche et ouatée du plateau pour laisser apparaître un velours rouge de rideau de théâtre, qui s’ouvre lui-même sur un paysage de prairie et un immense ciel bleu peint en trompe-l’œil. La perspective se renverse un instant, puis les pages continuent de se tourner, l’effeuillage révélant une soie marron, un tulle violet, une feuille d’or. Cette dernière fine couche devient une immense vague, légère et scintillante, qui enfle avant de retomber lentement dans un souffle, engloutissant dans son volume poids plume tous les paysages et les tensions précédents. Une sortie magnifique qui donne envie de suivre ce travail qui compose par touches un monde tout à fait à part. 

 

> Ornement de Vania Vaneau et Anna Massoni a été présenté le 7 avril au Gymnase, Roubaix (dans le cadre du festival Le Grand bain)