Speechless Voices de Cindy Van Acker © Louise Roy

Speechless Voices

Comment communiquer sans mots ? Avec Speechless Voices, la chorégraphe Cindy Van Acker répond à la question par un afflux de références picturales : des postures du jardin d'Eden à celles de guerres contemporaines. Sans paroles, la pièce compose une fresque collective et dissèque nos imaginaires.

Par Tadeo Kohan publié le 4 févr. 2020

C’est sur une scène immaculée que s’ouvre Speechless Voices de la chorégraphe Cindy Van Acker. Tapissé de textile blanc, l’espace apparaît comme un décor fantomatique, une cabane d’enfant, une tente nomade, ou le white cube d’une galerie. Le tissu s’étend au sol, remonte sur les trois parois qui délimitent le plateau, recouvre des formes aux allures humaines ou géométriques. Le temps s'est arrêté, comme dans une maison inoccupée où les meubles sont recouverts, pour les protéger de la poussière.

Dans ce calme, proche du repos ou du deuil, Speechless Voices laisse s'échapper les notes d’une berceuse, des sons de boîte à musique. Un doux prélude qui sert également de clôture à la pièce. Puis la scène éclate, les lumières stroboscopiques viennent frapper le plateau et une puissante musique minimale se fracasse contre les murs. La nuit noire alterne avec des apparitions théâtrales de corps, en arrêts sur images. Durant un instant, on discerne un danseur de dos vêtu de noir et une danseuse faisant face à ce qui ressemble à un grand tableau.

Entraperçue durant l’instant lumineux, la reproduction dépeint une scène champêtre, une ronde dans les bois, un sabbat. L'iconographie fait référence à la toile Black Mould / The Badger’s Song (2015) du peintre belge Michaël Borremans, dont l’œuvre infuse toute la pièce de Cindy Van Acker. Né en 1963, Borremans nourrit son travail énigmatique de références à l’histoire de l’art, dans des compositions à la facture classique, presque académique. Peintures de photographies « mises en scène » en studio par l’artiste lui-même, ses œuvres dévoilent des personnages au calme inquiétant, des portraits anonymes aux regards absents. Speechless Voices s’y réfère, à la fois dans sa forme virtuose, son langage truffé de références visuelles, et par son travail avec les interprètes, sur lesquels viennent se projeter nos imaginaires.

 

Du jardin d'Eden à l'après midi d'un Faune

Dès les premiers pas des interprètes vêtus de blanc, on perçoit ainsi des postures de la peinture renaissante et néoclassique. Telle une frise, les corps défilent au rythme d’une musique électro de Mika Vainio décédé il y a trois ans. Les compositions et leurs figures se transforment, mutent dans l’espace blanc d’une toile immense. Les danseuses et danseurs, entre poses mécaniques, géométriques et gestes souples font défiler nos imaginaires picturaux : L'Expulsion d'Adam et Ève du Jardin d'Eden de Masaccio (vers 1427), une Pietà dont le corps glisse vers le sol, et peut-être la Parabole des aveugles de Brueghel (1568).

Les visages se voilent. Les peaux apparaissent. Les vêtements sont tirés. Les doigts se tendent vers d’invisibles figures - on pense là à la Salomé de L’Apparition de Gustave Moreau (1875) ou au Serment des Horaces de Jacques-Louis David (1874). Puis les corps se font hurlants, mordants, caressants. Entre le silence et la noise puissante, les interprètes se rencontrent, se touchent, s’effleurent, s’enserrent. Mais une grande solitude se dégage de leurs interactions fugitives, comme une impossibilité à s'atteindre malgré le contact charnel, malgré cet imaginaire iconographique partagé. Les références se multiplient, le temps s’accélère, l’époque contemporaine affleure. La guerre éclate avec l'apparition des fusillés de L'Exécution de Maximilien de Manet (1868-69) et du Tres de Mayo de Goya (1814), ou bien l’enfant brûlée au napalm de la célèbre photographie prise au Vietnam par Nick Ut en 1972. Les poings se lèvent et ce sont les JO de Mexico de 1968 qui s’animent. Sur un torse apparaît - écrit au feutre - « People must be punished », miroir d’une aquarelle de Michaël Borremans.

Puis le décor se fait vêtement, un drapé dans lequel s’enveloppent les performeurs. Le tissu glisse des parois et dévoile les murs de couleurs ocre, entre oxydations métalliques et images de ciels crépusculaires. Un deuxième volet débute avec une voix résonnant en anglais, puis plus tard en italien, - rompant le silence et la promesse du « sans mots » - ajoutant une couche poétique de langage. La peinture comme l’image photographique cèdent le pas au répertoire chorégraphique. Beaucoup de références nous échappent, mais on voit ça et là les mouvements de Rosas danst Rosas d'Anne Teresa De Keersmaeker ou les postures de L’après-midi d’un faune de Vaslav Nijinski.

 

Speechelss Voices de Cindy Van Acker p. Mathilda Olmi

 

Silence quasi magique

Quand le premier volet aux formes minimales évoquant les primitifs italiens et la première Renaissance décortique les compositions, le second – plus maniériste – les développe. Le troisième volet, baroque, synthétise les deux précédents dans une ronde où la marche, le geste répété et la composition visuelle se combinent. C’est un nouveau sabbat, un rituel renvoyant à la peinture de Borremans aperçue en ouverture. Dans un ultime tableau, les danseurs et danseuses apportent sur scène des parures, bijoux, coiffes d’or, de cornes, d’argent, leur répertoire de vanités. Les objets sont déposés, exposés, avant d’être délicatement revêtus. Au centre de la scène, un amas de pierres scintillantes est disposé, tel un cairn autour duquel prend corps une farandole aux allures de sorcellerie ou de magie noire. Tournant lentement, les postures se succèdent, s’alternent, se synchronisent et communient sur la Passion selon Saint Matthieu de Jean-Sébastien Bach.

Du début à la fin, Speechless Voices peut se lire comme une œuvre picturale en mouvement. Dans une intertextualité où les symboles, le vécu commun et les histoires se fondent dans les sensations d’un temps étiré, inflexible et circulaire, on y lit une certaine solitude partagée, une difficulté – mais pas une impossibilité – de la collectivité. Cette voix « sans parole », selon le titre de la pièce, pourrait être celle d’un silence communicatif, mais également d’un mode de partage autre que linguistique : celui des corps, des sens, de la mémoire, de la magie. Les références picturales, iconographiques et historiques sont distillées par Cindy Van Acker, mais certaines n'existent probablement que dans les fantasmes du spectateur. Et, c’est là le point de jonction de la pièce : un imaginaire individuel s’écoulant dans la fiction collective ; une parole renvoyant aux rêves, aux visions, mythes, et images archétypales ; un inconscient collectif à la fois silencieux et éminemment assourdissant.

 

> Speechless Voices de Cindy Van Acker a été présenté les 23 et 24 janvier au Carreau du Temple dans le cadre du festival Faits d'hiver et de la programmation hors les murs du Centre Culturel Suisse à Paris