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Critiques Théâtre

Stallone

Fabien Gorgeart présente Stallone, sa première mise en scène d’après la nouvelle éponyme d’Emmanuèle Bernheim. Clotilde Hesme y campe le personnage combatif de Lise pour qui le film Rocky III a eu l’effet d’un sursaut. À partir de là, au Festival du TNB, les rounds s’enchaînent.

Par Rémi Baert publié le 20 nov. 2019

Dans les combats de boxe, les regards et les affects circulent, on vibre avec les sportifs comme avec les autres spectateurs, pas nécessairement au diapason. Face à la victoire de Rocky Balboa sur Clubber Lang, Lise, l’héroïne de la pièce, se trouve plongée dans un état de sidération. Clothilde Hesme qui l’incarne est alors toute traversée d’une tension viscérale qui se lit dans sa manière d’empoigner le micro et ses poings serrés. Voici le point de départ de la pièce. Pendant une heure et accompagnée du musicien Pascal Sangla, la comédienne trace la trajectoire d’une vie dont « Eye of the Tiger » est la bande originale. Se joue entre Lise et Stallone/Rocky un processus de reconnaissance, d’identification et de projection. Leurs destins se croisent : Lise est immobilisée par grippe, Rocky perd face à Clubber Lang. Alors que l’entraîneur reproche à Rocky de s’embourgeoiser, Lise s’ankylose elle aussi, coincée dans son travail de secrétaire médicale et son impression d’avoir tout raté. Tous deux traversés de doutes et de peurs, ces personnages reprennent leur vie en main dans une trajectoire émotionnelle plus complexe qu’il ne peut y paraître au premier abord.

La scénographie de Stallone se réduit à un rectangle blanc au sol, une table de mixage et deux micros. Le sonore semblant prendre le pas sur le visuel et il apparaît clair que Fabien Gorgeart, venu du cinéma, a souhaité avant tout miser sur la présence de la comédienne et du musicien Pascal Sangla. Le passage de l’écrit de la nouvelle d’Emmanuèle Bernheim à l’oral ne casse pas le rythme effréné de l’auteur, mais permet la mise en relief de certaines tonalités affleurant dans l’écriture, l’humour particulièrement. Les interventions, interruptions aussi parfois, de Pascal Sangla en sont l’illustration. Ses rôles de moulins à paroles, avec leur tirade, interviennent comme des soupapes faisant office pour Clotilde Hesme de pauses entre les reprises. Il en est de même pour les improvisations qui se logent non seulement dans les interactions entre Clotilde Hesme et Pascal Sangla mais aussi dans la musique live pour laquelle le pianiste va puiser dans la filmographie de Stallone et plus largement dans les sonorités des années 1980. L’importance de la musique dans Rocky III est telle que les quelques notes du tube Eye of the Tiger suffisent désormais à évoquer le surpassement de soi, au point de figurer en bonne position dans la playlist des sportifs.

Comment une œuvre trouve-t-elle son prolongement dans l’existence des individus ? En quel sens est-elle susceptible de les bouleverser, de les mettre en branle ? Ces enjeux sont explicitement posés par Stallone en convoquant une œuvre populaire, adjectif dont Clotilde Hesme et Fabien Gorgeart se revendiquent. Une manière aussi pour l’actrice de répliquer à l’idée d’une incompatibilité entre une culture populaire et un cinéma d’auteur auquel elle est associée.

 

> Stallone de Fabien Gorgeart a été créé du 2 au 4 octobre au Théâtre Sorano, Toulouse ; puis présenté du 8 au 26 octobre au Centquatre, Paris ; du 6 au 9 novembre au TNB, Rennes, le 12 novembre à L’Empreinte, Tulle