<i>Still in Paradise</i> de Yan Duyvendak et Omar Ghayatt Still in Paradise de Yan Duyvendak et Omar Ghayatt © Pierre Abensur
Critiques Théâtre

Still in Paradise

Parce que rencontrer l’« Autre » ne va pas de soi, Yan Duyvendak et Omar Ghayatt exhibent au festival Extradanse leurs divergences, errances et tentations refrénées – matière première de leur performance –, au risque délibéré de trahir les bonnes consciences.

Par Cathy Blisson publié le 4 avr. 2018

Pendant le processus de création de Still in Paradise, version réactualisée de leur performance Made in Paradise créée en 2008, Yan Duyvendak et Omar Ghayatt se sont écharpés autour d’une question cruciale. Pour remettre en jeu aussi honnêtement que possible la question de la rencontre de « l’autre avec un grand A », il était opportun d’inviter un réfugié sur scène, arguait Duyvendak. Ce serait le transformer en animal de zoo en soulageant à peu de frais une bonne conscience néocolonialisante de toute beauté, rétorquait Ghayatt en substance. Et pourquoi pas, tant qu’on y était, chanter « We Are The World » avant de partager un thé à la menthe ? Après moultes discussions et engueulades – revisitées dans Still in Paradise –, le duo a finalement transigé. Et décidé de retracer à l’aide de petites voitures et accessoires pour trains électriques le parcours de Dilovan, directeur d’hôtel kurde ayant fui l’Irak en 2008 et dépensé quelque 54 000 euros pour passer des années en transit entre Irak, Turquie, Italie, Suisse, France, Norvège, Autriche, Bulgarie...

 

 

Ils ne sont pas si nombreux, les artistes capables d’exposer en scène leurs divergences, leurs errances, leurs tentations refrénées. Yan Duyvendak et Omar Ghayatt (accompagnés d’un traducteur) en font la matière première de leur performance. Pour démonter la mécanique des idées préconçues et projections fantasmatiques qui fleurissent sur le terreau des conditionnements médiatiques et sociétaux, ils mettent les leurs sur la table. Une bonne dose de peurs et préjugés, qui ne sont pas plus glorieux que les vôtres ou les miens, évidemment. Il se trouve juste que les deux artistes, suisses d’adoption, ont eu l’heur de naître et grandir aux Pays-Bas pour l’un, en Égypte pour l’autre. Soit dans des zones du globe que l’on oppose systématiquement, et depuis un jour de septembre 2001 en particulier. Alors ils en jouent, par le biais de fragments performatifs fondés, au gré de l’actualité, sur les vicissitudes que leur relation a pu connaître, malgré le désir de se rencontrer. Ils nous proposent de voter « démocratiquement » pour cinq des douze scénettes disponibles, en interprétant des bandes-annonces truffées d’ingrédients publicitaires, qui nous confrontent à nos tropismes envers l’image ou le mot racoleur. Et nous mettent dans la position d’éprouver la profondeur des déterminismes, comme notre ignorance de « l’autre avec un grand A », qui, pour l’occidental de base, a étrangement pris le nom du musulman, fût-il étiqueté terroriste ou migrant.

Quand Massimo Furlan, autre artiste suisse, a demandé en 2014 aux habitants de La Bastide-Clairence (Pays basque) qu’il était venu rencontrer, ce qui leur faisait le plus peur pour l’avenir, ils ont répondu sans broncher, la hausse des prix de l’immobilier (provoquant la désertion forcée de la jeunesse du cru). Avec la complicité de quelques huiles locales, il a alors imaginé une fiction susceptible de remédier au problème : le village accueillerait bientôt une flopée de migrants. Dans Hospitalités, le spectacle qu’il a créé à partir de cette idée avec une dizaine d’habitants de La Bastide-Clairence, Massimo Furlan n’a pas invité de réfugié. Mais le village, s’est entretemps accordé pour créer une association – Bastida Terre d’accueil – et accueillir, pour de vrai, une famille syrienne.

 

 

> Still in Paradise de Yan Duyvendak et Omar Ghayatt, les 14 et 15 avril dans le cadre du festival Extradanse à Pôle-Sud CDCN, Strasbourg