<i>Das Leben des Vernon Subutex</i> de Stefan Pucher Das Leben des Vernon Subutex de Stefan Pucher © Arno Declair
Critiques Théâtre

Subutex sed lex

Avec l’adaptation théâtrale de la célèbre trilogie de Virginie Despentes, Vernon Subutex, par le metteur en scène Stefan Pucher, la scénographe Barbara Ehnes affirme la puissance dramaturgique du « décor », un art bien plus expérimental qu’on ne le croit.

Par Nicolas Villodre publié le 1 avr. 2019

Événement théâtral et mondain que la présentation au Kammerspiele de Munich, fin mars dernier, de la trilogie de Virginie Despentes, Vernon Subutex, traduite en allemand, synthétisée, adaptée pour les planches. Nous ne traiterons ici ni des questions que pose l’adaptation de ces trois bestsellers, ni de la dramaturgie, ni du jeu (naturaliste) des comédiens, à commencer par celui de Maja Beckmann, l’actrice incarnant le disquaire, ni de la musique « rock » (au sens très large du terme) signée Christopher Uhe, ni des inserts vidéo de Meika Dresenkamp venant aiguillonner le récit. Nous avons saisi l’occasion pour évoquer avec la scénographe de la pièce, Barbara Ehnes, sa collaboration régulière avec le metteur en scène Stefan Pucher ainsi que celle, plus ponctuelle, avec la chorégraphe Meg Stuart.

Nous avions fait la connaissance de Barbara en 2009, quand elle préparait pour le Schauspielhaus de Vienne un hommage à la revue littéraire, libertaire, féministe et culturelle Die Schwarze Botin qu’avaient fondée dans les années 1970 Brigitte Classen et Gabriele Goettle – une publication à laquelle contribuèrent, entre autres, Nicole Gabriel, Marie-Simone Rollin et Elfriede Jelinek. Après ses études d’arts visuels à Amsterdam puis à Hambourg, où elle fut l’élève de Marina Abramović, Ehnes s’illustra aussi bien dans la mise en scène, la réalisation vidéo que la conception d’installations avant de se spécialiser dans la scénographie en collaborant à Richard III (2003), Othello (2005), et La Tempête (2008), sous la direction de Pucher et aux pièces de Meg Stuart, Replace (2006) pour la Volksbühne de Berlin et Hunter (2014) pour Hebel am Ufer-Hau 2.

 

Mise au point sur le chantier

Tandis que ses décors pour le théâtre sont imaginés et élaborés au préalable ou, comme disent les alpinistes, en amont, mûrement prémédités et suffisamment « documentés », ceux destinés à la danse, en tout cas aux pièces de la chorégraphe louisianaise, sont mis au point « sur le chantier », au fur des répétitions, à la manière d’une « œuvre en progrès ». De cette cuisine interne, les spectateurs n’ont pas nécessairement conscience lorsqu’ils assistent aux représentations ou aux performances. Toujours est-il que le processus est bel et bien différent, voire divergent : d’un côté, tout se passe comme si les Allemands ne juraient que par le concept ; de l’autre, les choses se mettent en place après expérimentation et par approximations successives.

Dans le cas de Vernon Subutex porté sur scène – en l’occurrence, celle à échelle humaine du théâtre de chambre bavarois –, compte tenu du nombre considérable de personnages, le metteur en scène et la scénographe ont opté pour un décor fixe, un repère ou repaire où interviennent à tour de rôle les 14 protagonistes, qui autorise les entrées et sorties de tous endroits et niveaux. L’artiste plasticienne a stylisé un forum, un cirque renvoyant l’image spéculaire de l’orchestre, une structure de sept étages de gradins laqués en noir et concentrant l’action. Au centre, à l’avant-scène, une platine pour disques vinyle est posée sur un énorme pied fileté doré faisant office de piédestal, qui rappelle l’âge d’or de l’industrie musicale et la fonction sociale du héros de la pièce. Le dispositif accueille les projections vidéo sur un cyclo au-dessus du décor et sur des écrans horizontaux et verticaux descendant des cintres. En deuxième partie, de puissantes lampes aux couleurs chaudes, rappelant un peu celles du ballet Relâche stimulent, s’il le fallait, le public.

 

> Das Leben des Vernon Subutex de Stefan Pucher, jusqu’au 22 avril au Kammerspiele, Munich