La Nuit tombe La Nuit tombe, Guillaume Vincent © Christophe Raynaud de Lage / Festival d'Avignon
Critiques Théâtre

Sueurs nocturnes

Ircam / Guillaume VINCENT

Guillaume Vincent met en scène La Nuit tombe...

Entre faits divers et fantastique, Guillaume Vincent met en scène des histoires à faire sursauter les âmes de la chapelle des Pénitents blancs. Un scénario de sensations, appuyées par un traitement sonore original.

Par Pascaline Vallée publié le 17 juil. 2012

On frissonne. Est-ce le vent frais de la chapelle des Pénitents blancs, dont les piliers de pierre encadrent la scène, ou bien justement ce qui s'y passe ? Dans la pénombre d'un soir qui ne cesse de tomber, d'une nuit qui ne cesse de s'épaissir, plusieurs histoires se déroulent sous nos yeux. S'emmêlent plutôt, jusqu'à se faire écho tout en défiant toute logique temporelle.

La Nuit tombe... de Guillaume Vincent prend pour décor une chambre d'hôtel qu'on imagerait volontiers perchée en haut d'une tour gothique. En fond de scène, une fenêtre immense. Sur les côtés, deux portes. L'une rejoint le couloir, l'autre la salle de bain. Du moins c'est ce que l'on croit.

Une femme parle à son enfant, le gronde et le cajole dans plusieurs langues. Le bourdonnement laisse pressentir un drame. Comme dans les récits fantastiques, l'environnement semble connecté à l'histoire. Les néons grésillent, les portes claquent. Le traitement sonore de la pièce, mis en place lors du laboratoire Manifeste de l'Ircam en juin dernier, amplifie les sensations. La musique d'Olivier Pasquet et le travail sur le son de Géraldine Foucault placent la pièce dans un entre-deux. Nous ne sommes pas au cinéma, mais le théâtre semble avoir pris du relief. En fait de 4e mur, c'est une dimension parallèle qui s'est ouverte.

Deux femmes entrent. Elles sont sœurs. Se disputent, se rapprochent, délirent. On comprend qu'elles sont là pour célébrer le remariage de leur père, dans un hôtel réputé pour utiliser l'eau d'une source miraculeuse. « Tu crois que ça marche ? », demande l'une. « Si les gens y croient, je pense que oui », répond l'autre. Y croire ou pas, c'est justement le problème d'une des deux, qui se retrouve plus tard dans la même chambre avec un élégant Italien. « Qui vous paye? », lui assène-t-elle. Lui se défend d'être venu de son initiative. Elle faiblit. « Je commence à y croire, et c'est là que ça devient dangereux. » Message au spectateur ?

Qui se prend au jeu croira vite aux fantômes. Comment expliquer sinon que cet homme passe sans voir cet autre et que lorsque cette femme entre dans la salle de bain, c'en est une autre qui ressort ? Les accessoires jonchent le sol. Le passé aussi. Un enfant rêve que son frère mort lui demande de prendre sa place, pour que sa maman ne se fâche pas. Une femme revit sa passion violente avec son amant russe. Un homme tente d'étrangler une femme, et puis rien ne semble s'être passé.

Dans la chambre 0607, La Nuit tombe... joue sur nos peurs, alternant sursauts et rires provoqués par des situations à la fois loufoques et inquiétantes. Dans une chambre d'hôtel, lieu impersonnel qui se veut pourtant intime, tout semble pouvoir arriver : la passion et la créativité les plus folles comme la mort la plus odieuse. La chambre devient elle-même un personnage qui s'anime et agit sur le déroulement. Rend-elle fou ? On se le demande lorsqu'une actrice et son ami prennent plaisir à se gifler pour tourner au téléphone portable une scène de tristesse profonde, ou lorsqu'une femme se transforme en mère fouettarde.

Les six acteurs foulent le même sol et jouent de cette étrangeté. Marquent à peine une surprise lorsque la porte qui donnait sur l'entrée ouvre désormais sur la salle de bain, se saisissent des objets laissés par les autres. Après tout, on n'est pas chez soi dans une chambre d'hôtel, tout le monde peut se tromper. Comme cette personne qui gravit les escaliers sans un mot, à qui Susann Vogel s'adresse : « Vous cherchez l'homme qui vivait ici ? Il est parti, pour de bon je crois. » Pour de bon ? En est-on bien sûr ?



La Nuit tombe...de Guillaume Vincent, jusqu'au 18 juillet au Festival d'Avignon ; du 8 janvier au 2 février 2013 au Théâtre des Bouffes du nord, Paris...


Crédit photo : 
La Nuit tombe..., de Guillaume Vincent, © Christophe Raynaud de Lage pour le Festival d'Avignon.