Time as fallen asleep in the afternoon sunshine de Mette Edvardsen © Madeleine Decaux
Critiques Danse littérature Performance

Sur les bords #1

« Sur les bords #1 », le premier rendez-vous d'une série de weekends au T2G à Gennevilliers, fait déborder les formes hors des plateaux. Dans les interstices du théâtre, au bar ou dans la rue, des humains jouent aux machines, des livres nous parlent et on écoute des pièces pour apprendre à mieux les voir.

Par Tadeo Kohan publié le 22 oct. 2019

Déplacer son corps, aller d’un endroit à l’autre, écouter une bribe, regarder des instants qui s’étendent ou éclatent soudainement. Comme une étendue à parcourir, on ne peut saisir d’un regard tout le flux dans lequel nous emporte « Sur les bords #1 » au théâtre de Gennevilliers, en région parisienne. Les performances se déplient, à heures fixes, mais elles se déploient également dans les interstices. Elles se superposent, se percutent dans la périphérie des plateaux où sont présentées des pièces plus longues, au format spectaculaire. Le temps joue, bien sûr, et s’étire sur deux journées. Mais c’est un temps qui coule, qui déborde, qui se glisse dans les espaces libres. Il faut naviguer près du bar du théâtre, sous l’escalier, dans les corridors ou sur la terrasse, déambuler dans l’espace partagé d’une architecture devenue scène.

 

Un million de dollars contre un chapeau et deux livres

Projetée en continu, la vidéo Where is my (deep) mind de Julien Prévieux interroge la machine, l’être informatique qui apprend. On y voir la manière dont l’intelligence artificielle, incarnée par quatre personnages aux visages indifférents, se saisit de nous, les humains. Elle lit, scrute, puis imite lentement nos gestes, nos jeux, nos codes de langage, notre humour. Une certaine étrangeté naît des deux hommes et deux femmes en baskets et tenues de sport exécutant des chorégraphies aux gestes mathématiques. De cette logique apparente semble pourtant poindre des incohérences et des automatismes devenus abstraits. Les corps se meuvent en saccades, ou alors en rangs trop ordonnés. On pense aux laboratoires où s’entraînent les astronautes ou les militaires. On pense aussi à la machine qui s’applique, qui répète inlassablement pour comprendre les règles du jeu : les nôtres. La machine a du temps, elle, et peut analyser, reproduire, échouer, essayer, échouer encore pour inventer les meilleures stratégies.

Dans les couloirs du théâtre, avec Of balls, books and hats du même auteur, apparaissent devant nous les scènes vues sur l’écran. Assis à une table, une feuille devant les yeux, on observe deux personnages négocier avec sérieux des ballons, des livres et des chapeaux invisibles. Un ballon contre deux livres, tous les chapeaux contre le reste, un million de dollars contre tous les objets. Plus tard, on croise sur la terrasse des performeurs jouant à un sport aux règles impénétrables. Il semble y avoir un gagnant et un perdant, des manches. Derrière eux, le soleil se couche et on descend les escaliers en laissant le jeu dans une probable infinitude. Sur écran dans Where is my (deep) mind, ou dans la vie avec Of balls, books and hats, les objectifs nous échappent et c’est un univers de gestes, d’actions et de paroles codifiées qui se répètent - à la croisée d’une absurde précision scientifique et d’une précise absurdité enfantine.

 

 

Of balls, books and hats de Julien Prévieux p. Madeleine Decaux

 

Écouter pour mieux voir

On s’installe ensuite dans le petit salon d’écoute, à l’abri entre le bar et la salle principale du théâtre. On se saisit des casques et on prête l’oreille à What you see par Charlotte Imbault. Il s’agit de paroles, de mots qui racontent les performances que nous avons vues, que nous allons voir, ou que nous ne verrons pas. Ce sont des souvenirs, ceux de témoins enregistrés à la sortie des pièces. Ils évoquent leurs expériences, leurs ressentis, leurs impressions. Les voix s’entrecroisent, se répètent, se suivent dans un montage où l’on découvre des écarts et des points communs dans l’observation. On écoute les pièces pour mieux les voir. Et, on joue à deviner les images : les  textures poilues des primates et leurs yeux qui regardent de Consul et Meshie par Antonia Baehr, Latifa Laâbissi et Nadia Lauro ; les bruits de pas, la pluie et les images cinématographiques des Heures creuses de Dominique Petitgand ; les mythes, les jeunes filles contemporaines et le chaos rouge vif dans Le reste vous le connaissez par le cinéma de Martin Crimp.

 

Rendez-vous avec un livre

Dans le hall du théâtre, nous avons ensuite rendez-vous avec un livre. Un volume tiré des rayonnages de Time has fallen asleep in the afternoon sunshine de la chorégraphe norvégienne Mette Edvardsen. C’est à nouveau un moment, un instant qui nous sort du monde tout en nous y plongeant. Il n’y a que quelques ouvrages à choisir dans cette bibliothèque, mais ces livres sont inestimables : ce ne sont pas des livres à lire, mais à écouter, car ils sont vivants. Des livres appris par cœur par des performeurs, des livres sans papier, restitués dans l’intimité d’un échange. On se retrouve face à La vie est ailleurs de Milan Kundera. 

Le livre-vivant qui vient à notre rencontre nous entraîne en dehors du théâtre. Nous marchons dans Gennevilliers et, alors que nos pas effleurent les flaques d'eau de ce début d’automne, le livre se raconte. Sa voix fait défiler les mots de l’auteur tchèque. Il est question d’amour maternel, d'enfance, d’art et d’incertitude, de l'histoire d'une femme qui rencontre un homme et qui, par amour, se révolte contre sa famille. Puis tombe enceinte. La mémoire nous échappe à présent, contrairement à notre roman qui a les mots tranchants. Mais la poésie du moment reste. L'expérience de Time has fallen asleep in the afternoon sunshine n’est pas une récitation, ni un jeu d’acteur, c’est une histoire simple racontée là sur un banc à observer les passants, les murs gris, la pluie. Un moment passé à écouter et à lire les pages invisibles d'un livre vivant.

 

> « Sur les bords #1 » a eu lieu du 4 au 6 octobre au T2G Gennevilliers

> What you see de Charlotte Imbault est disponible en podcast

> Time has fallen asleep in the afternoon sunshine de Mette Edvardsen les 16 et 17 mai avec le CCN de Caen dans le cadre de Époque, salon du livre de Caen