Emêtre de Myriam Pruvot © Martin Argyroglo
Critiques Danse Performance arts de la parole

Sur les Bords #4

Croiser des dormeurs allongés dans les recoins du théâtre, écouter des archives musicales au milieu des légumes, garder la forme avec une randonnée urbaine dans Gennevilliers et s’autoriser à croire aux fantômes. Autant de manières concrètes d’entrer en relation avec les œuvres du temps-fort doux et bucolique Sur les Bords #4 au T2G.

Par Belinda Mathieu publié le 30 juin 2021

À Gennevilliers au Nord de Paris, le T2G s’anime. Le théâtre est rempli par l’enthousiasme de la reprise des spectacles, pour la quatrième édition de Sur les bords, un week-end de performances qui nous invite à expérimenter différentes relations aux œuvres, avec une préférence pour l’audio. Pas étonnant quand on connaît l’instigatrice de ce temps-fort : Charlotte Imbault, créatrice, entre autres, de pièces sonores et radiophoniques, dont l’excellent podcast critique What you see.

Sur une table du hall, un homme allongé en position fœtale, comme plongé dans un sommeil profond, nous accueille. Ce n’est pas la seule sculpture vivante et sereine qui occupe les espaces du T2G de sa présence paisible. Dans les escaliers ou le couloir qui mène à la terrasse, ces dormeurs immobiles, ou Sleepers, sont l’œuvre de la performeuse nantaise Carole Douillard qui se plaît à exposer l’intimité et à nous confronter à un geste non productif qui s’efface de l’espace public.

 

Sleepers de Carole Douillard p. Martin Argyroglo

 

Non loin des Sleepers, dans les toilettes comme dans la salle du premier étage, résonne une liste d’interrogations absurdes : « Pourquoi les animaux de compagnie accèdent-ils si vite à la propriété ? », « L’expression à la recherche d’un emploi vous rappelle-t-elle votre passivité ou un livre de Marcel Proust ? » ou encore « Peut-on pleurer de tout avec n’importe qui ? ». On s’arrête amusés, pour écouter ou lire ces questions un peu intrusives posées par l’œuvre Fatiguer la réponse, reposer la question de Nelly Maurel. En maniant le langage avec autant d’habileté que d’humour, l’artiste réveille notre curiosité enfantine, perturbe nos croyances et habitudes mentales.

 

Se mettre au vert

Puis on s’évade vers la terrasse, avec ses légumes, ses arbres et herbes aromatiques, et investie par l’univers sonore enveloppant de l’artiste Myriam Pruvot. Grâce à un très joli livret où sont répertoriées les archives de la musicienne, le public choisit celle qu’il veut entendre et la suggère à l’artiste : des airs, des sons, des témoignages, tantôt bruts de décoffrage – qu’elle nomme “crus”- tantôt plus aboutis – qu’elle appelle “cuits”. Avec Emêtre, l’artiste nous invite dans son univers qui mêle récit autobiographique, réflexions féministes et poésie subtile. Une séance d’écoute paisible, comme en apesanteur, où le chant de Myriam Pruvot dialogue avec celui des oiseaux, accompagné par le bruissement du vent sur les arbres.

Ondine Cloez, Anne Lenglet et Clémence Galliard, continuent, elles aussi, de nous promener sur la terrasse du théâtre pour la Ballade des simples – projet dérivé de la pièce chorégraphique et musicale L’Art de conserver la santé. Par petits groupes, chacun part à la rencontre des plantes du jardin, au son des aphorismes poétiques chantés tirés du Régimen Sanitatis Salernitanum, un recueil médicinal du XIIIe siècle publié par l’école de Salerne. Avec cette déambulation bucolique imagée, la chorégraphe basée à Bruxelles nous éclaire sur la manière dont on percevait le corps et la santé au Moyen-Âge.

 

Grandeur nature de Anne-Sophie Turion p. Martin Argyroglo

 

Pour garder la forme et rester dans le thème, on s’échappe pour une randonnée urbaine de deux heures dans Gennevilliers, guidée par Anne-Sophie Turion. Casque sur les oreilles, notre groupe de touristes s’imerge dans l’histoire de la ville avec une balade sonore intense et dense, où se croisent les destins des habitants qui composent le paysage de Gennevilliers : la couturière Nelly Minchella, un ancien ouvrier qui arrondit ses fins de mois en vendant ses trouvailles sur le boncoin ou encore des pensionnaires de la maison de retraite. Une cartographie subtile où se rejoignent parcours individuel, lutte sociale et évolutions de la ville. Malgré la justesse du propos d’Anne-Sophie Turion et son travail en profondeur avec les habitants du quartier, on ne peut s’empêcher de se sentir un peu voyeur. Comment alors aborder ce théâtre de l’espace public, qui mêle comédiens volontaires et figurants involontaires ?

 

Face à face

C’est la tête pleine de ces récits, qui combinent l’ordinaire et l’exceptionnel, qu’on nous appelle pour un rendez-vous avec la performeuse allemande Antonia Baehr. Pour entrer dans cette courte performance à découvrir seul, Le chant du psychophone, on choisit le programme C - à l’aveugle. Derrière le rideau de théâtre, une chaise nous attend devant un écran de télé, on se croirait presque dans Videodrome (1983), le film de Cronenberg. Mais ici, pas question de se faire torturer par une émission. Apparition fantomatique dans l’écran, la performeuse nous fixe calmement. Elle ne cille même pas. Son expression est neutre. Puis, elle ouvre grand la bouche et fait danser sa langue, comme une petite marionnette. Et d’un coup, on est à nouveau plongé dans le noir complet, comme si rien de tout cela n’avait existé. Floutant la distance entre les espaces et les temporalités, on ressort un peu chamboulés par cette expérience, mais aussi par tout ce périple poétique et doux, où la diversité des dispositifs artistiques permet de questionner notre posture de spectateur et de regardeur des œuvres.

 

Le chant du psychophone de Antonia Baehr p. Martin Argyroglo

 

> Sur les bords #4 a eu lieu les 12 et 13 juin au T2G, Gennevilliers

> Fatiguer la réponse, reposer la question de Nelly Maurel, édition à compte d’auteur, commande : nelly.maurel@free.fr

> La balade des simples d’Ondine Cloez, le 3 juillet dans la forêt de Villecartier, Bazouges-la-Pérouse dans le cadre du festival Extensions Sauvages ; le 15 août à Liège, Belgique, dans le cadre des métamorphoses de la métropole liégeoise