Ange Leccia, <i>Audrey</i> 2009, Collection Frac Franche-Comté Ange Leccia, Audrey 2009, Collection Frac Franche-Comté © Ange Leccia, Adagp, Paris. p. : BD.R.
Critiques arts visuels

Syncopes et extases

Avec Syncopes et extases. Vertiges du Temps, le Frac Franche-Comté réhabilite tout le mystère latent qu’il y a dans l’idée de rupture, traditionnellement appréhendée par la critique à l’aune d’un contexte socio-politique précis ou comme un inédit esthétique prétexte à une plus-value sur le marché de l’art.

Par Guillaume Heuguet publié le 25 oct. 2019

 

 

 

 

 

La syncope est l’opération de coupure esthétique par excellence. Partant de cette idée, la commissaire d’exposition Stéphanie Jamet a rassemblé des œuvres qu’on pourrait dire « compactes » tant leur dynamisme plastique semble se suffire à lui-même : c’est en particulier, cette trace de paillettes bleues d’Ann Veronica Janssens, à laquelle répond la sculpture de néon Lamentable bleu de François Morellet ; ensemble, elles annoncent que la syncope sera, ou pourra être, ce qui désarme d’avance l’élan de la critique comme discours secondaire. Néanmoins, en couplant la syncope à l’extase, l’exposition revient aussi régulièrement sur ce qu’il y a peut-être de plus lesté dans l’histoire de l’art : une série de figures ou de formes symboliques susceptibles de revenir sans cesse, quoique chaque fois transformées, d’un siècle à l’autre, dans la pulsation discontinue d’une histoire cachée dans l’Histoire – l’extase annonce alors l’existence de failles, de pertes et de télescopages dans l’apparente continuité de la tradition esthétique.

 

Continuités sensorielles

Le séquençage de l’exposition profite de ce déséquilibre productif entre syncope et extase, entre les scansions formées par des motifs picturaux (la piscine de Myriam Mechita aux vagues de Bathalsar Burkhard, les photographies de visages tendus et cous renversés), des opérations techniques récurrentes (la coupure ou la séparation), et d’autre part, des œuvres plus sensorielles, voire psychédéliques, qui viennent strier le parcours. Un jeu d’échos s’organise entre la rotation du visage d’Audrey filmé par Ange Leccia dans une lumière rouge sur fond d’ « Atom Heart Mother » de Pink Floyd et L’intervalle de résonance de Clément Cogitore – qui capte des phénomènes lumineux inexplicables – rythmé par Scorpion Violente. On retrouve, dans une certaine mesure, cette dualité motrice dans le passage d’une salle à l’autre, puisque dès la première, c’est un éblouissement face à l’agencement énergétique et le miroitement gracieux des bleus pastel et acides. L’ensemble, traversé des éclairs du soleil qui se penche alors sur le Doubs et se réfléchit sur le disque d’Ann Veronica Jansen, nous allume le regard, avant tout contact avec une œuvre précise ; tandis que la dernière salle accueille des œuvres plus bavardes, qui s’appuient largement sur des références politiques, prises dans des effets de cut-up et de collision, attendus et sans doute incontournables dans ce cadre (le Pixel-Collage de Thomas Hirschhorn et l’Anomalie temporelle d’Ingrid Luche).

 

L’inquiétude plutôt que la sidération

La douce puissance de la majeure partie de l’exposition – qualité dont la surréelle montagne vaginale des toiles de Thomas Huber pourrait être le symbole – tient sans doute à ce qu’elle choisit de ne pas s’abandonner à une vision exagérément romantique du couple syncope-extase, qui viserait le choc et la sidération, pas plus qu’elle ne cherche à l’intégrer dans un parcours analytique qui se contenterait d’en décliner les variantes. S’appuyant sur la série discrète, qui demandait effectivement à être reprise et révélée, des figures de l’abandon et du vacillement, mais aussi de la liquéfaction (un motif inattendu et particulièrement fort dans l’ensemble du parcours), elle parvient à aménager une place à une forme d’inquiétude diffuse. Cette inquiétude s’exprime ici et là, dans la façon dont les sons débordent d’une pièce à l’autre, dans les contrepoints, surprises et mystères des œuvres rares d’artistes de premier plan (Burroughs, Dalí, Richter…), ou encore dans ces sabliers fait de strates de sables sédimentés et brisés au sol, qui fonctionnent comme une ruine-métonymie de l’exposition elle-même.

Néanmoins, cette inquiétude n’est nulle part aussi frappante que dans ces figures de l’extase issues de la peinture figurative, que l’on pourrait croire familières, et qu’on apprend en réalité à redécouvrir à travers une sélection restreinte mais précise. Avec leurs regards échappés et leurs bustes renversés, les femmes de L’évanouissement d’Atalide, de Charles Antoine Coypel, et L’évanouissement d’Esther devant Assuérus, d’Isaac Fisches, trouent les scènes historiques dont elles participent. Elles y forment comme un pli secret, qui échappe au temps du peintre, de l’histoire dépeinte, comme à celui du spectateur… Si ces évanouissements n’ont rien d’innocents quand on les rapporte à leurs contextes – ainsi d’Esther, dont la défaillance est une provocation au pouvoir, qui lui permettra d’épargner son peuple –, leur puissance est bien dans le retrait qu’ils semblent forger dans les tableaux et dans l’histoire de l’art. Comme en suspens, ces visages et ces corps témoignent aussi d’une insistance muette, qui s’éclaircit peu à peu en résistance, certes « passive » mais non dénuée de force : dans tout corps qui lâche, surgit paradoxalement une grâce, et comme l’audace d’un refus. Si bien que cette fragilité agit aussi à l’échelle de notre visite comme un aiguillon, qui vient troubler l’autonomie des œuvres rassemblées comme la possibilité d’une totalisation du thème. Revisitées dans ce contexte, ces figures lancent comme un défi sourd aux flux de la production, de la critique et de la spéculation.

 

légendes :  

Julian Charrière, The Key to the Present Lay in the Future, 2014, Collection Frac Franche-Comté © Julian Charrière. p : Bla.ise Adilon

Charles Antoine Coypel, L’évanouissement d’Atalide, 1750 © musée des Beaux-Arts de Dole. p. : J.L. Mathieu

 

> Syncopes et Extases. Vertiges du Temps jusqu’au 12 janvier au Frac Franche-Comté, Besançon