La grenouille avait raison de James Thierrée. La grenouille avait raison de James Thierrée. © Photo : Hugues Anhès.
Critiques Théâtre cirque

Syndrome Walt Disney

James Thiérrée

Au théâtre de Carouge, à quelques encablures de Genève et à une poignée de kilomètres de Lausanne − où il est né − James Thierrée crée La grenouille avait raison. Monstre spectaculaire, cette création avale tout cru la réalité pour recracher un objet de rêve, massif.

Par Milena Forest publié le 19 avr. 2016

 

Du cadre au fond de scène, pas un centimètre carré du théâtre n’est encore visible. Des mètres et des mètres de drapés font office de pendrillons et de toile de fond, un monumental lustre-marionnette surplombe le plateau, le rideau de scène, suspendu à d’invisibles filins, transpire lui aussi le fantastique. Tout ici est pensé pour déployer le merveilleux, pour plonger le spectateur dans un univers de féerie, pour créer la confusion entre le rêve et le réel.

Dans un palais aux allures de manoir hanté, une voix off déroule par fragments un fil plus ou moins narratif. Une fratrie, enfermée là, expie le fait d’avoir trahi un monstre. Les touches d’un piano respirant la poussière s’animent toutes seules, l’eau d’un aquarium-étang prend la teinte des algues qui croupissent... L’imagerie d’un livre de contes.

Quelques petits bijoux de trouvailles scénographiques aimantent le regard. Au-dessus du plateau, un élégant ballet de fils accompagne le mouvement des éléments qui composent un imposant lustre futuriste, îlots de lumière qui apparaissent au lever de rideau (ou plus exactement au tomber de rideau qui ouvre le spectacle) au ras du sol, comme autant de nénuphars en suspension. Le lustre prendra –sans que l’on s’explique ce malencontreux choix esthétique – des teintes d’enseigne lumineuse : rouge, vert, bleu trancheront sans délicatesse et conféreront à l’objet une allure de toc. Morceaux de ferraille éparpillés au sol, un escalier en colimaçon se déroule jusques aux cintres, mille-pattes disloqué et sans vie dont les tronçons métalliques s’emboitent au fur et à mesure de sa métamorphose ; l’image de cet agrès se déployant en quelques secondes justifierait à elle-seule le voyage. Mais l’escalier restera (pour notre plus grande déception) presque inexploité, en fond de scène, objet parmi les objets s’accumulant sur le plateau.

L’espace scénique est saturé, les six artistes semblent écrasés par le dispositif et on aimerait que tout cela respire. La débauche de moyens techniques deviendrait presque écœurante et si la précision du travail est admirable, elle est clinquante. C'est visuellement un peu trop bruyant et l’émerveillement face à ces miracles techniques ne suffit pas à faire décoller l’imaginaire.

La création est si récente qu’il nous est permis de croire que quelque chose peut se passer. La légèreté peut arriver. À l’image de cette immense grenouille en papier, fabuleuse présence aérienne qui clôt par surprise le spectacle avec grâce, il suffit peut-être d’un presque rien, souffle magique et fortuit qui manque encore à cette mécanique trop bien huilée, réduite à des effets un peu creux.

Les salves d’applaudissement imposeront l’idée que quelque chose nous aura échappé. Si ce spectacle est une rêverie, un voyage, nous seront décidément bien malgré nous restés sur la terre ferme, celle du réel, celle qui refuse de croire que l’effet spectaculaire se suffit à lui-même.

 

La grenouille avait raison, jusqu’au 8 mai au théâtre de Carouge-Atelier de Genève (Suisse) ; 20 et 21 mai à L’arc, Le Creusot ; du 24 mai au 5 juin puis du 11 au 23 novembre au théâtre des Célestins, Lyon ; du 8 au 10 juin à la Coursive, La Rochelle ; du 22 au 25 juin au Domaine d’O, Montpellier (Printemps des comédiens) ; 18 et 19 août en Suède (festival Göteberg) ; du 24 au 28 août en Écosse (Festival d’Edimbourg) ; du 22 septembre au 2 octobre au théâtre de Namur (Belgique) ; 6 et 7 octobre au Théâtre Sénart ; du 1er au 31 décembre au théâtre du Rond-Point, Paris.