<i>D’œil et d’oubli </i>de Nans Martin D’œil et d’oubli de Nans Martin © p. Nina Flore Hernandez

Systémique de l'absence

Avec D’œil et d’oubli, le chorégraphe Nans Martin se lance dans une subtile exploration sensorielle en proposant d’expérimenter l’absence, perturbante et douloureuse, et ce qu’elle fait aux corps.

Par Sophie Puig publié le 13 févr. 2017

Tomber, être au sol, sursauter, se relever.

Courir, s’arrêter. Se toucher, se regarder, se frôler, s’éviter.

Se tenir loin, se tenir proche, se tenir là. Se solidariser, se désolidariser, faire groupe, être un.

S’étreindre. Essayer, abandonner. Reprendre. Faire et défaire.

Ou l’inverse.

D’œil et d’oubli s’ouvre dans le noir, sur un chœur solidaire qui se meut dans l’espace en fredonnant. Le spectateur privé de voir, confère à l’ouïe son pouvoir, celui d’aller chercher et de retrouver dans l’ombre ce chœur-corps, intouchable et invisible. Subtilement, nous sommes déjà au cœur de l’expérience sensible de la privation, celle qui nous hallucine et qui nous pousse, inlassablement, à recréer par fragments, et par à-coups, en mobilisant le corps tout entier, ce qui n’est plus immédiatement saisissable, ce qui est perdu. Plus tard, lumière se faisant, l’on découvre au centre du plateau une architecture verticale faite de pièces de bois. Une architecture modulable, comme une création de kapla, que les danseurs viendront, à tour de rôle et tout au long du spectacle, transformer. Ils essaieront d’abord de recréer, plus loin, une autre forme, horizontale cette fois. Ils procéderont ensuite à l’agencement, au sol, de toutes ces pièces. Dans cette chorégraphie architecturale, trois mouvements-clés, inhérents à toute expérience de vide semblent ainsi décrits : déconstruire, reconstruire, mettre à plat, pour renaître.

Sans nommer les causes ou les maux, Nans Martin utilise le vocabulaire des corps pour conter les histoires et les figures disparues. Plusieurs séquences, ou tableaux, émaillent la pièce. Ils viennent tous dire une absence et se faisant, permettent au spectateur de projeter la sienne, de dialoguer avec son histoire propre. Les six danseuses et danseurs évoluent tantôt seuls, tantôt en groupe, synchrones ou asynchrones. C’est toujours soudainement que les compositions se font et se défont, au rythme d’une musique jouée en plateau. Toujours, ce qui est donné à penser est de l’ordre du faire et du défaire, comme dans le jeu de la vie. Dans les mouvements, il y a l’élan, l’affaissement, le soutien, l’étreinte, l’évitement, la chute et le porter, le relever. Mouvements métaphores, entre solidarités et solitudes, vies et morts, amours et désamours. Et pour dire l’universel de ces mouvements, les danseurs sont en jeans, tee-shirt et chemises, habillés comme nous.

Dans tous les cas, les chorégraphies disent toujours quelque chose du système de la vie. Les mouvements se répondent, se font échos, se modifient et s’amplifient les uns les autres. Rien n’est figé, ni désespoir, ni souvenir. Et c’est en cela que le spectacle, fort de penser l’absence, la panse.

 

> D’œil et d’oubli de Nans Martin, a été créée les 1er et 2 février à L’atelier de Paris - Carolyn Carlson (Faits d’hiver)

> Le 22 février aux Hivernales, Avignon ; le 24 mars au théâtre Berthelot, Montreuil (festival Les incandescences) ; le 28 avril au Théâtre Paul Éluard, Bezons (Danses abritées)