Sheena Hosko, <i>Périmètre de la prison de la Santé avec clôture de sécurité en plastique orange (797,35 mètres) et murs bleus de pénitencier</i> 2019, Ferme du Buisson, courtesy de l’artiste Sheena Hosko, Périmètre de la prison de la Santé avec clôture de sécurité en plastique orange (797,35 mètres) et murs bleus de pénitencier 2019, Ferme du Buisson, courtesy de l’artiste © Émile Ouroumov
Critiques arts visuels Performance

Take Care

La Ferme du Buisson fait du concept de care un outil militant à travers une exposition temporaire d’une dizaine d’artistes et le met en pratique avec Performance Day.  

Par Antonin Gratien publié le 14 juin 2019

Prendre soin, prêter attention, se soucier de… Autant de traductions possibles du mot care autour duquel s’articule l’actuelle saison de la Ferme du Buisson à travers une exposition pluridisciplinaire ainsi qu’une journée de performances qui mêlait improvisation théâtrale, discussion-témoignage et sieste collective. Loin de simplement surfer sur « l’effet mode » qui auréole actuellement la notion de care, cette manifestation entend bien dévoiler les potentialités subversives qu’elle recèle.

 

Des mains tendues

Importé des États-Unis – et plus précisément d’études récentes comme celles de la politologue Joan Tronto – le concept de care vise à l’origine une revalorisation des métiers du soin lié a la maternité, l’assistance ou l’éducation. Mais il devient rapidement le moteur d’une réflexion éthique plus large. En prônant la réparation du monde contre son exploitation et la sollicitude contre les logiques de rentabilité, le care dégage une alternative au paradigme de l’individualisme néolibéral. Le concept séduit tant, et de manière si transversale, qu’il risque d’y perdre sa force corrosive. Pour éviter cet écueil, La Ferme du Buisson dresse une pragmatique du care avec Performance Day.

« Tu vas y arriver, allez, encore une ! ». Sous cet encouragement, une jeune fille parvient à finir une série d’abdominaux… et reçoit, en guise de récompense, un baiser sur le front. Cette scène, d’une tendre simplicité, se déroulait au rez-de-chaussée du centre d’art de La Ferme du Buisson, dans l’après-midi du 25 mai dernier. Ni médaille, ni trophée, ni classement : un don aussi léger qu’un baiser égratigne déjà l’argument selon lequel seule la mise en concurrence est source de progrès. Muscle Panic d’Hazel Meyer met en scène durant une heure environ un groupe de jeunes sportives décrivant un étrange ballet. Entre quelques passes d’une sorte de balle au prisonnier, elles se livrent à des occupations plus ou moins saugrenues : dévorer des oranges, se couper les ongles ou bien jeter des rouleaux de papier toilette au public du haut d’un échafaudage. Ces fantasques athlètes présentent toutes une singularité – androgyne, tatouée, racisée…– et un point commun : l’attention bienveillante qu’elles se portent et se montrent. L’absurde enchainement de leurs actions pointe l’essentiel, l’inextinguible solidarité qui semble les lier et rendre possible leur épanouissement dans un univers sportif a priori agressif.

 

Muscle Panic de Hazel Meyer. p. Émile Ouroumov

 

Les visages du care

Dans le cadre de l’exposition Take Care, huit créateurs étrangers majoritairement canadiens, y explorent, sur les trois étages du bâtiment et à partir de plusieurs médiums – de la vidéo à l’installation en passant par la fresque pédagogique illustrée – les champs d’application du care. The Intervalle and the Instant, court-métrage de Steven Eastwood, s’ancre profondément dans le domaine originel du care, celui de l’assistance à autrui. Sous la forme d’un triptyque d’écran, le cinéaste londonien met en parallèle les derniers mois de trois personnes admises en soins palliatifs. Le film lève le tabou de la fin de vie et délivre de purs instants de grâce en donnant à voir plusieurs interventions du personnel hospitalier, bien sûr, mais aussi les petits gestes d’affection des amis et parents qui, jusqu’au dénouement, accompagneront leurs proches. L’œuvre fait écho à l’actualité juridique paralysée par la confrontation entre éthique et morale en France où quelques 4000 euthanasies clandestines seraient pratiquées par an.

Sheena Hosko embarque dans une autre zone grise et camouflée de la justice, mêlée à la politique. En résidence sur place pour trois mois, l’artiste montréalaise a enroulé, autour d’une des colonnes du centre d’art des centaines de mètres de grillage plastique orangé. Tendue, dense, et étouffante, la sculpture évoque la violence de l’État appliquée aux corps des détenus – jugés indignes de soin, puisque criminels aux yeux de la loi – tandis que les murs de la pièce, exceptionnellement repeints en bleu pénitentiaire, ajoutent à l’atmosphère une note glaciale, disciplinaire.

Steven Eastwood, The Interval and the Instant. p. Émile Ouroumov

Depuis l’étau carcéral, on bascule vers les grands espaces et la marginalisation de peuple entiers grâce à l’Inuit Laakkuluk Williamson Bathory. Sa vidéo Timiga nunalu, sikulu entraîne le visiteur chez elle, dans les terres d’Iqualuit, perdu dans l’extrême nord-ouest du Canada. L’artiste se filme en train d’accomplir l’uaajeerneg, une danse du masque groenlandaise. Durant la performance, le corps nu de l’artiste, métaphore d’une culture en péril face à la mondialisation, s’offre dans toute sa vulnérabilité, abandonné dans l’hostilité de la toundra. Le care apparaît comme une voie de préservation des traditions autochtones face à l’écrasante acculturation occidentale.

Sans avoir besoin de recourir à une démonstration « coup de poing » à l’intérieur d’une programmation plutôt sobre, l’actuelle saison de La Ferme du Buisson parvient à défendre l’idée que le care, plus qu’un concept généreux, peut être un authentique outil de militantisme.

 

> Performance Day a eu lieu le 25 mai à la Ferme du Buisson, Noisiel

> Take Care, jusqu’au 21 juillet à la Ferme du Buisson, Noisiel