Alex Cecchetti, <i>Tamam Shud : Erotic Cabinet</i>, 2017, Ferme du Buisson Alex Cecchetti, Tamam Shud : Erotic Cabinet, 2017, Ferme du Buisson © p. Émile Ouroumov
Critiques arts visuels

Tamam Shud

Alex Cecchetti, performeur italien, reçoit à la ferme du Buisson comme en son palais. Sa première monographie française, conçue comme une maison à investir et une énigme à déchiffrer, ne se visite pas tout à fait comme une exposition classique. Guidés par leurs sens, les spectateurs sont invités à manger, danser, lire et même dormir. 

Par Orianne Hidalgo-Laurier publié le 22 nov. 2017

Bien mal avisé celui qui essaierait de cloîtrer Alex Cecchetti dans une discipline. L’homme au regard malicieux semble lui-même dépassé par son imaginaire lorsqu’il présente son exposition dont le titre – Tamam Shud, qui signifie « la fin » – est tiré d’un vers du poète persan Omar Khayyam. Cette phrase a donné son nom à l’ « affaire Taman Shud », à ce jour non résolue. En 1948, un homme est retrouvé mort sur la plage de Somerton en Australie avec pour seule marque distinctive ces mots, cousus dans la poche de son pantalon. L’artiste gambade entre les formes, saute d’une idée et d’un médium à l’autre, ponctue son discours par des silences énigmatiques, en habile narrateur. Le squelette joueur de pipo proposé comme dessin de Une de l’exposition se confond avec un « autoportrait ». Alex Cecchetti serait « mort pour la première fois en 2014 de raisons inconnues, l’artiste continue malgré tout de produire de nouvelles pièces, présenter des performances et publier des poèmes »1. À la manière d’Alice aux pays des merveilles, on entre dans l’exposition par la lecture. Dans la première salle, appelée « Reading Room », s’éparpillent les livres de chevet de l’artiste. Parmi eux, des œuvres de Kerouac, Whitman, Blake, Neruda, Abdellatif Laâbi, Dante… L’ambiance sonore, travaillée de façon à être en osmose avec la luminosité qui filtre à travers la verrière, conforte l’éventuel lecteur dans ce salon jusqu’à ce que l’artiste – remplacé au cours de l’exposition par des « détectives-médiateurs » – ouvre un tiroir secret. Un carnet y renferme ses « fleurs d’ennui », peintes sur des supports tels qu’une note du Crédit Lyonnais ou une lettre de rupture. « Les grosses merdes font les jolies fleurs » commente l’intéressé, botaniste dans une vie antérieure.

 

Alex Cecchetti, Tamam Shud : Music Room, 500 000 Azalées, 2017, (musicien synesthète : Natan Kryszck), Ferme du Buisson. p. Émile Ouroumov

 

Dérive synesthésique

Il faut franchir une porte en bois reliée à des cordes de piano, sorte de passage dimensionnel, pour embarquer définitivement dans l’univers du conte. La « Music Room » s’ouvre comme le cœur de ce qu’Alex Cecchetti a conçu comme un « palais construit par la musique » dont chacune des ailes se meuble d’échos et de correspondances. Les peintures abstraites qui flottent dans cette première salle, composées au gré de ce que les croisements génétiques de végétaux ont inspiré à l’artiste, s’avèrent également des partitions, les couleurs ayant été interprétées et traduites par un musicien. Le piano qui leur fait face attend qu’une main habile libère le chant de ces fleurs. Après l’ouïe vient le goût avec une « Dinner Room » dans laquelle les spectateurs peuvent partager un repas (sur réservation) élaboré par la cheffe Chloé Charles : une interprétation culinaire des poèmes d’Alex Cecchetti. Affichées autour de la table et gravées sur les sièges, les images d’un tarot – encore en cours de création – intriguent par leurs symboliques. L’artiste espère qu’elles délient aussi les langues des convives et engendrent les conversations, comme autant de graines. De l’autre côté, les rampes d’escalier tortueuses de la « Dancing room » attendent les caresses du public pour initier les premiers mouvements des corps. Le simple fait de toucher le mobilier devient une poussée originelle vers la danse. À l’étage, sous les mansardes, le « Cabinet Érotique » s’effeuille comme un.e amant.e. Sur un ton taquin et l’air de rien, l’artiste désamorce les potentielles condamnations morales et poursuit le débat sur la place et le rôle du « regardeur / voyeur » : « Le spectateur n’est pas un spectateur car il a la responsabilité directe de ce qu’il regarde ». Il faut plonger la tête voire le corps entier dans un mille-feuille d’aquarelles lascives pour toutes les embrasser du regard avant de succomber au repos dans la « Death Room ». Clef de voûte du palais musical plongée dans l’obscurité, c’est d’ici qu’émanent les langueurs qui résonnent dans l’ensemble de l’exposition. Alex Cecchetti a composé un requiem hybride, intitulé Cetaceans, mêlant le chant des baleines aux répertoires de la musique sacrée et à ses propres poèmes. Cette composition d’une heure et demi est censée plonger dans un sommeil paradoxal et puis de plus en plus profond jusqu’aux portes du rêve.

 

Alex Cecchetti, Tamam Shud : Dance Room, 2017, (danseuse : Hanna Hedman), Ferme du Buisson. p. Émile Ouroumov

Tamam Shud, qui donnera lieu à la publication d’un roman, ne s’appréhende pas tout à fait comme une exposition classique : l’espace s’investit et se découvre à la faveur des sens. Les médiums et les champs artistiques au sens large – installation, peinture, poésie, musique, performance, gastronomie – s’articulent, de motifs en indices, jusqu’à composer un portrait ambigu. Celui qui franchit la porte musicale s’approprie les lieux et la trajectoire intime voire métaphysique qui s’y déplie, comme s’il revêtait les habits d’un autre. Avec cette exposition trandisciplinaire et synesthésique, Alex Cecchetti semble avoir balayé l’ambition romantique de créer une œuvre d’art totale au profit d’une expérience globale. Le vocabulaire des arts dits « plastiques » auraient-ils cédé face au ludique, préférant l’empirisme à l’observation silencieuse et distanciée ? Tamam Shud, qui ne succombe jamais aux sirènes de l’interactif, renoue davantage avec des traditions et des apprentissages populaires tels que le conte, le mystère ou encore la cartomancie. L'expostion ouvre une voie parallèle, initiatique et sensuelle.

 

Alex Cecchetti, Tamam Shud : Dinner Room, Le Chevalier, 2017, Ferme du Buisson. p. Émile Ouroumov 

 

1. Extrait du texte de présentation de Manque d'imagination écrit par Alex Cecchetti et publié en 2016 aux Éditions P., Marseille

 

> Alex Cecchetti, Tamam Shud, jusqu’au 25 février à la Ferme du buisson, Noisiel