<i> Another Distinguée</i> de La Ribot, Another Distinguée de La Ribot, © Gregory Batardon.

Tanz im August

De la 29e édition du festival Tanz Im August, marquée par un focus sur le (magnus) corpus de La Ribot, émergent plusieurs pièces, en particulier Dark Field Analysis, la nouvelle création de Jefta Van Dinther.

Par Jérôme Provençal publié le 18 sept. 2017

Aux côtés de son cousin viennois ImPulsTanz, proche à la fois dans l’espace et dans le temps, le festival berlinois Tanz Im August constitue, durant l’été, l’un des pôles majeurs de la danse contemporaine, offrant durant 3 semaines un large panorama de la création en ce domaine. Bientôt trentenaire (il a été institué en 1989, l’année de la chute du Mur), le festival est entièrement organisé depuis 2012 par le HAU – Hebbel Am Ufer, complexe théâtral doté de trois salles et dévolu aux formes scéniques les plus atypiques. Au cœur du festival, le HAU n’est toutefois pas le seul théâtre des opérations, les pièces, performances et autres installations étant disséminées dans divers lieux de la capitale allemande, y compris dans l’espace public – comme ce fut le cas par exemple cette année avec Blank Placard Dance, vraie-fausse manifestation conçue à l’origine (en 1967) par Anna Halprin et réactivée cinquante ans après par Anne Collod.

L’ample rétrospective consacrée à la détonante performeuse/danseuse espagnole La Ribot est apparue comme le principal point fort de cette 29e édition, dont le contenu avait été élaboré par la Finlandaise Virve Sutinen – en charge de la programmation du festival depuis 2014.  « Occuuppatiooon » : tel était le titre drôlement injonctif donné à cette rétrospective, couvrant près de vingt-cinq ans  d’une pratique résolument iconoclaste. Au programme figurait notamment Panoramix, l’intégrale des 34 premières Distinguished Pieces conçues entre 1993 et 2003. Parfois semblables à de frappants haïkus chorégraphiques, ces pièces miniatures ludico-poétiques, interprétées en solo, relèvent de la performance autant que de l’installation vivante et oscillent entre divers registres – du burlesque au méditatif. Souvent nue ou peu vêtue, La Ribot y affirme une présence physique d’une rare densité. Représentant un total de trois heures, l’ensemble propose au spectateur de vivre une expérience en tous points hors normes.

Cette rétrospective comportait une autre pièce-fleuve : Laughing Hole. Créée par La Ribot en réaction à la prison illégale de Guantanamo, cette pièce se fonde sur un dispositif à la fois simple et excessif : durant six heures (le public pouvant déambuler et entrer/sortir à sa guise), trois performeuses vont et viennent dans une salle jonchée de panneaux de carton sur lesquels sont inscrits des bouts de phrases (pareils à des cadavres exquis, jouant sur la récurrence de plusieurs mots-clés), ramassent un à un les panneaux et les scotchent sur les murs de la salle, le tout sans jamais cesser de rire. Une pièce à l’épreuve des limites, qui se saisit du politique par un biais oblique particulièrement stimulant.

À l’aune de Panoramix et Laughing Hole, Gustavia (2008), le duo récréatif entre La Ribot et Mathilde Monnier, fait bien pâle figure et ne suscite guère plus qu’un intérêt poli. Dans le cadre de cette rétrospective, l’on pouvait aussi découvrir Another Distinguée, dernière série en date de Distinguished Pieces, ainsi que divers films – notamment le court métrage El Mariachi (2009) – et installations vidéo.

Laughing Hole de La Ribot. p. Miguel Azuaga

Également en haut de l’affiche, Sasha Waltz, figure phare de la scène berlinoise, dont étaient présentées les deux nouvelles créations : Kreatur et Women. On préfère ne pas s’attarder sur la première, un pensum néo-classique assez assommant, et on accorde le bénéfice du doute à la deuxième, n’ayant pu la voir. Sur le reste du festival, outre Caen Amour, la singulière et envoûtante rêverie décalée de Trajal Harrell, plusieurs pièces se détachent, à des degrés divers.

S’inspirant de l’univers des parcs d’attraction, Fun ! de Lea Moro prend la forme d’un joyeux bric-à-brac légèrement lunaire. Portée par des interprètes pleins de peps, la pièce, qui évoque un music-hall post-moderne, possède un charme certain mais manque tout de même un peu de consistance et souffre de quelques longueurs. A Line_up, la nouvelle pièce de ccap (la compagnie de la chorégraphe italienne Cristina Caprioli), se présente comme une réappropriation distanciée de la fameuse comédie musicale américaine A Chorus Line : tonique et inventif, mouvant et élégant, le résultat s’avère globalement probant, en dépit d’un côté parfois un peu trop maîtrisé.

Fun ! de Lea Moro. p. Dajana Lothert

Nouvelle création du chorégraphe néerlando-suédois Jefta van Dinther, Dark Field Analysis – titre emprunté à un processus d’observation microscopique du sang et des cellules – a fait forte impression. Confrontant deux jeunes hommes nus sur un plateau épuré à l’extrême, la pièce, scandée par une création sonore lancinante, nous met face à un captivant duel/rituel à la fois intellectuel et sensoriel, tout au bord de ce bouillonnant mystère qu’est le corps. Entre rigueur clinique et chaos organique s’instaure, dans un espace-temps indéterminé, une atmosphère très trouble dont l’intensité perturbante va crescendo jusqu’à la fin, en équilibre hautement instable.

 

> Le festival Tanz Im August a eu lieu du 11 août au 2 septembre à Berlin