Taysir Batniji, Sans titre, 1998 © Taysir Batniji. Courtesy de l'artiste et des galeries Sfeir-Semler (Hambourg/Beyrouth) et Éric Dupont (Paris
Critiques arts visuels

Taysir Batniji

Le dernier mois du Ramadan fût sanglant pour les Gazaouis qui ont subi les bombardements de l’armée israélienne. L’opération « Gardien des Murailles » de mai 2021, qui fait suite à de nombreuses autres depuis la création d’Israël en 1948, donne un écho particulier à la première rétrospective muséale de Taysir Batniji au MacVal. Quelques bribes arrachées au vide qui se creuse met en scène l’errance existentielle laissée par le conflit israélo-palestinien, bien au-delà de l’actualité.  

Par Rémi Guezodje publié le 13 juil. 2021

Entre quatre murs habillés de tapisseries et de graffitis, des personnages se retrouvent pour fêter les évènements qui rythment les années. La célébration est le sujet premier des photographies de Taysir Batniji. On y aperçoit souvent une rangée de visages heureux, tous rapprochés, comme si la ville bombardée derrière les parois lardées de motifs était tenue à l’extérieur, au pas de la porte d’une intimité familiale qu’il est urgent de cultiver ; comme un acte de résistance contre l’occupation israélienne.

Né en Palestine en 1966, Taysir Batniji ne peut plus retourner dans son pays d’origine depuis 2006. L’occupation lui aura ôté la possibilité de faire demi-tour vers sa famille et vers la bande de Gaza, territoire soumis à un blocus israélien et égyptien depuis 2007. Sa ville lui inspire notamment Gaza journal intime #3, 1999-2006 / Chez moi, une série de 16 photographies suggérant les après-midis passés à l’écart du dehors, hors de la violence. Se demandant comment résister au désastre du monde, Taysir Batniji déploie une forme toute particulière d’esthétique documentaire, moins pratique que poétique. Elle se décline en sculptures, installations, photographies et vidéos qui sont autant d’artefacts, de traces et de témoins d’un monde inquiet que les guerres n’ont, encore aujourd’hui, de cesse de harceler. Les photographies personnelles dispersées sur le mur à l’entrée du MAC VAL donnent le ton de cette recherche, tendue entre le journal intime et le positionnement politique.

Home sweet home

S’il n’est pas question d’un documentaire sur le conflit israélo-palestinien, les œuvres s’ancrent dans le souvenir du territoire originel. En arrière-plan de l’exposition, la géographie de Gaza se dessine en filigrane. Celle-ci apparait menaçante, dans le diptyque The Sky Over Gaza #2 (2001-2004) : deux photographies prises depuis le même point de vue, une fenêtre tournée vers les nuages, où se découpent les antennes de télécommunication au-dessus du toit. L’hors-champ laisse imaginer la maison depuis laquelle la photo est prise, constituant un premier sujet développé en creux par l’artiste : le foyer. La monographie proposée par le MAC VAL rassemble près de vingt-cinq ans de création, et le sentiment de mal du pays, que peut augurer la privation du lieu qui abrite les souvenirs d’une famille heureuse, est souvent manipulé par l’artiste. En témoigne Sans titre (2014), une copie à l’identique du trousseau de clefs que l’artiste emporte avec lui en 2006 avant de quitter Gaza, comme les centaines de milliers de personnes dépossédées de leur foyer et forcées à l’exil en 1948 – le Nakba. De la même manière, GH0809 #2 (2010) est une série de vingt tirages montrant les ruines des maisons des Gazaouis pilonnées par l’armée israélienne entre le 27 décembre 2008 et le 18 janvier 2009 – une opération surnommée « Plomb durci » par Israël, « le massacre de Gaza » par les pays arabes. Alors que Taysir Batniji jette une ombre de cynisme en sous-titrant les images d’une description froide digne d’une agence immobilière — trois pièces, une salle de bain, terrasse – un bruit de bombe retentit dans la salle du MAC VAL. Secousse provenant de Bruit de fond (2007), une vidéo projetée en boucle mettant en scène l’artiste de face, en plan fixe, tentant de ne pas fermer les yeux au son sourd des bombardements. L’intérieur heureux décrit par Gaza journal intime #3 s’assombrit tout d’un coup sous la menace latente venue du ciel.

 

Glissement

L’esthétique documentaire complexe dépliée par les œuvres est ponctuée par le geste d’arrachement que Taysir Batnihi répète sans cesse au fil de ses travaux. Un arrachement littéral lorsqu’il multiplie les traces de Scotch brun sur les murs pour peindre des formes géométriques avec Absence (1998) et Traces #2 (2015-2016) notamment. Ce « réalisme symbolique » s’oriente vers un dépouillement abstrait, imprégné d’un minimalisme proche de Robert Morris dans le cas de sa pièce Tempête (1998, réactivation 2001), composée de toiles avachies simplement retenues au mur par un clou. Photographies et sculptures évoquent les deux faces de la démarche documentaire de l’artiste : l’efficacité de la preuve, et son pouvoir évocateur. Les glissements opérés par l’artiste, entre l’abstraction, le minimalisme et la figuration, lui permettent aussi de déjouer les stéréotypes occidentaux attachés à l’Orient. Un fardeau visuel qu’il annule en choisissant de le traiter frontalement. Dans la performance Voyage impossible (2002), Taysir Batniji déplace un tas de sable d’un côté à l’autre d’une ligne imaginaire jusqu’à l’épuisement, convoquant son propre itinéraire comme celui de tant d’autres, mais aussi les images, pesantes, qui les accompagnent, celles de l’Orient fantasmé, du désert et des montagnes de sable.

 

 

Autofiction

Entre la poursuite d’un réel à capturer sur le vif et l’inquiétude qui émane de formes géométriques et fragmentaires, c’est toute une identité à définir qui gravite autour de l’exposition et après laquelle l’artiste court sans cesse, tentant de l’incarner et de la performer. Plus qu’un témoignage historique, Taysir Batniji travaille sur lui-même, sorte de méthode autofictionnelle, allant puiser dans sa biographie des éléments pour façonner ses œuvres. Les pièces sont donc souvent réalisées en fonction de son corps, à la portée de ses mains et de ses yeux, ses membres étant l’unité de mesure des dimensions sculpturales, autant que son regard est la raison d’être d’une série telle que Grounds (2008), suite de captations photographiques, aléatoires et spontanées du sol. Mais la démarche dépasse l’anecdote du journal intime lorsque l’identité est interrogée comme variable politique : ID Project (1993-2020) est un ensemble de 16 tirages numériques qui retrace l’itinéraire administratif de l’artiste, le menant, après des années de lutte, à être naturalisé français. Dès l’entrée de l’exposition, le visiteur est confronté aux documents attestant « l’identité indéfinie » de l’artiste pour l’État français, preuves des incessants allers-retours et procédures. Puisqu’après les accords d’Oslo, il n’est pas possible d’indiquer « Palestine » comme pays de naissance, cette dénomination n’étant plus utilisée à partir du 13 mai 1948, date à laquelle s’achève le mandat britannique sur la Palestine et où est proclamé l’État d’Israël. L’indéfinition est définitive, et révèle le flottement propre à la déambulation et à la quête de l’artiste, un sentiment orchestré dans l’espace par le biais de deux culs-de-sac. Cette impasse identitaire n’empêche pas Taysir Batniji de reprendre à son compte un adage gazaoui proféré pendant et après les attaques pour susciter l’espoir : « Tout passe, rien ne reste. » Des mots que l’on retrouve gravés sur des savons en forme de brique — No Condition is Permanent (2014), sorte d’autoportrait instable, participatif et composite de l’artiste, nous invitant à prendre une pièce de l’édifice sur le chemin du retour ; et par ce geste, pousse à quitter l’exposition un pavé dans la poche, signe de révolte et de violence autant que de déconstruction. Dans le même temps, Taysir Batniji fait actualité malgré lui, en écho à la brutalité des dernières opérations israéliennes à Gaza en mai 2021.

 

> Taysir Batniji, Quelques bribes arrachées au vide qui se creuse, jusqu’au 9 janvier 2022 au MacVal, Vitry-sur-Seine

 

Légendes :

Taysir Batniji, Absence, 1998. p. Taysir Batniji. Courtesy de l'artiste et des galeries Sfeir-Semler (Hambourg/Beyrouth) et Éric Dupont (Paris)

Taysir Batniji, À géographie variable, 2012. p. Taysir Batniji. Courtesy de l'artiste.