Temple du présent - Solo pour octopus de Stefan Kaegi (Rimini Protokoll) et ShanjuLab © Philippe Weissbrodt
Critiques Théâtre

Temple du présent - Solo pour octopus

Les neufs « cerveaux » de la mystérieuse Agde, pieuvre baptisée du nom du lieu où elle a été capturée, ne suffiront peut-être pas encore à faire passer le cap du véganisme aux flexitariens hésitants. Avec Solo pour octopus, création à un poulpe élaborée par Stefan Kaegi des Rimini Protokoll et le collectif ShanjuLab, la présence de l’animal sur la scène, aussi fascinante soit-elle, peine à faire oublier l’effet gadget du dispositif.

Par Agnès Dopff publié le 22 janv. 2021

La problématique animale gagne du terrain dans l’espace médiatique comme sur les scènes contemporaines. Ici le récit d’une agricultrice, là celui d’un plongeur chevronné nous invite à considérer avec une attention renouvelée notre proximité avec les autres espèces, poussant parfois l’expérience jusqu’à les inviter sur scène. C’est le parti pris de Stefan Kaegi, membre du Rimini Protokoll, et le collectif ShanjuLab pour leur “Temple du présent”, Solo pour octopus. Avec Agde et Sète, deux pieuvres prélevées le temps du projet sur les côtes françaises des mêmes noms, l’équipe artistique a engagé un dialogue inter-espèce de plusieurs mois pour construire un spectacle en salle d’une heure, performé à tour de rôle par chacune des deux octopodes.

Du ronronnement surnaturel de la pompe à oxygène à l’éclairage tamisé de l’aquarium de quelques centaines de litres d’eau salée, des projections en gros plan et en live de l’activité d’Agde aux vers de Rilke déclamés par l’un des deux humains postés de chaque côté de la vedette à huit bras, tout tend à faire de la scène l’occasion d’une rencontre extraordinaire. Par un travail de composition sonore diffusée en live par Stéphane Vecchione et Brice Catherin, le tableau d’ensemble se teinte d’une dimension onirique, plus encore lorsque l’éclairage s’amoindrit et flirte avec le théâtre d’ombre. Dans le même temps, le cyclorama – toile tendue en fond de scène – retranscrit à intervalles réguliers et avec un brin d'anthropomorphisme les facéties de la pieuvre, cependant que des extraits audio d’entretiens rapportent les observations de scientifiques sur les spécificités morphologiques et cognitives des octopus. Entre narration romancée et descriptions scientifiques, l’animal qui se tient sous nos yeux gagne en prestige au fur et à mesure que sont déclinées ses caractéristiques extraordinaires, jusqu’à ressembler au prototype d’une innovation technologique exclusive.

Si le script live s’applique à souligner le caractère imprévisible de l’animal et son autonomie vis-à-vis de la trame dramaturgique, les différentes séquences d’interaction avec Agde engagées à vue par Nathalie Küttel durant le spectacle laissent finalement entrevoir la rigidité d’un scénario préétabli, dans lequel l’animal ne peut orienter l’action qu’à l’échelle de courts moments. Ce qu’illustre l’autorité de l’intervenante lorsque la pieuvre refuse de lâcher la caméra introduite dans l’aquarium, laissant le public spectateur d’une manipulation plus que d’un véritable dialogue. Placé dans l’environnement artificiel d’un petit aquarium, et rigoureusement décrit par l’autorité des experts scientifiques, l’animal suscite finalement la pitié plus que la curiosité. Si la pièce captive par sa richesse informative – où l’on apprend notamment que les pieuvres possèdent pas moins de neuf cerveaux –, la présence de l’animal sur la scène semble contribuer à faire du vivant un objet de curiosité plus qu’un véritable égal dont il serait ici question de faire la connaissance par le sensible.

>Temple du présent - Solo pour octopus de Stefan Kaegi (Rimini Protokoll) en collaboration avec Judith Zagury et Nathalie Küttel (ShanjuLab) a été présenté le 16 janvier en séance professionnelle au Théâtre Vidy-Lausanne. Initialement prévu du 8 au 21 janvier au Théâtre Vidy-Lausanne (Reporté); du 29 janvier au 7 février au Théâtre Saint-Gervais, Genève; du 9 au 11 mars dans le cadre du Berliner Festspiel, Berlin; du 7 au 10 avril au Centre Pompidou, Paris (Sous réserves)