Suspended Spaces, <i>Sortir du livre</i>, vue d'ensemble de l'exposition, Suspended Spaces, Sortir du livre, vue d'ensemble de l'exposition, © Manon Giacone.
Critiques arts visuels

Territoires suspendus

Suspended Spaces

À Main d’œuvre (Saint-Ouen) le collectif Suspended Spaces propose Sortir du livre, une nouvelle exposition qui met en perspective et prolonge sa réflexion sur (et à partir) des territoires géographiques délaissés par la modernité. 

 
Par Tiphaine Calmettes publié le 11 sept. 2015

Sortir du livre : déplacer une fois de plus ce qui, de l'expérience (Chypre, le Liban, le Brésil, trois étapes d'une aventure partagé à la recherche des « Suspended Spaces »), s'est transformé en mots ou images – selon les médiums de prédilection de chacun. S'est ensuite glissé dans l'espace bidimensionnel éditorial des publications du collectif. Pour finalement reprendre corps à Mains d’œuvre dans l'expérience de l'espace. Vingt-huit artistes, trente-six œuvres exposés, trois structures à étages suspendus. Ambiance tamisée. La lumière éclaire les œuvres ou en émane.

Suspended Spaces est un collectif indépendant et mobile initié en 2007 au carrefour d'une double rencontre, humaine dans un premier temps, géographique dans un deuxième. C'est à la découverte de Famagusta, ville fantôme Chypriote, que c'est imposé à Jan Kopp, Daniel Lê, Françoise Parfait et Éric Valette la nécessité d’une réflexion commune autour des questions éveillées par ce lieu. Vidée de ses habitants par l'intervention militaire turque en 1974, elle est restée interdite d'accès jusqu'à maintenant.

Depuis, le groupe constitué d'artistes et de chercheurs se réunit au fil d’invitations pour travailler « à partir de territoires géographiques fragiles, délaissés par la modernité ». « Le déplacement comme méthode » : un moteur de pensée qui ouvre une multitude de champs d’investigation et permet aux artistes de faire un pas de côté par rapport à leurs pratiques. Bousculer pour stimuler, se confronter à d'autres réalités, se nourrir du regard de l'autre et de celui que l'on a sur l'autre. Conflits politiques, économie et histoire sont au cœur des enjeux de ces « Suspended Spaces » , sujets réinvestis par chacun des membres du collectif sous autant de formes que le documentaire, la fiction et la poésie.

 

De l’image-document à l’œuvre

Trois lieux, trois publications et de multiples interventions qui ont aussi bien pris la forme d'exposition que de conférence ou de manifeste (lire le numéro 79 de Mouvement, actuellement en kiosques). Pour l'invitation à Mains d'œuvres, le groupe propose de revenir sur les grands déplacements qui ont rythmé l'avancée de leurs recherches, non pour en faire un bilan, mais pour mettre en perspective ces étapes. L’exposition Sortir du livre permet également aux artistes de donner une nouvelle dimension à leurs propositions éditoriales, leur donnant ainsi l'opportunité de montrer les originaux, les travaux suscités à posteriori par l'expérience ou encore rejouer en volume ce qui était en deux dimensions. Maquettes d'architectures et photographies de paysages se côtoient posant la question de la réappropriation de l'image-document dans l'œuvre d'art, du passage d'une expérience personnelle sensible à l'objet partagé. La frontière est mince, mais c'est sur ces fils ténus que l'exploration commence, déjouant ainsi les limites de l'art et la recherche, du journal intime et de la parole exposée.

On parcourt l'exposition comme on parcourt un paysage, au commencement la côte libanaise de Saïda à Beyrouth depuis un bateau par Ziad Antar, le pourtour du quartier inaccessible de Varoshe (Famagouste, Chypre) par Lia Lapithi, puis d'un pas plus pressé Jan Kopp et Marcel Dinahet courant sur le site de la Foire internationale de Tripoli au Liban. On retrouve les architectures d'Oscar Niemeyer comme des totems, symbole de projets modernistes que le temps a rendus obsolètes avant même qu'ils aient pu briller. Un état des lieux triste et absurde que « l'être ensemble » vient éclairer d'un doux sentiment d’espoir et de bienveillance. L'autre c'est Saïda, l'Africain entouré d'un halo de lumière pris en photo par Valérie Jouve dans le café où le groupe avait l'habitude de se retrouver au Liban, ce sont les enfants aux gestes énigmatiques, jouant à la bataille de cerf-volant en haut de la favela de Rio filmé par Daniel Lê, ou encore les habitants d'un quartier de Bangkok où Bertille Bak a travaillé, faisant des signaux lumineux codé comme manifestation pour s'opposer à une démolition.

Pour l'occasion de nouveaux artistes dont les travaux faisaient échos aux recherches de Suspended Spaces ont été invités. On retrouve les pièces en béton comme échouées de Stéphane Thidet, la maquette de béton et diapositive de Bertrand Lamarche réalisée d'après un projet de construction modulaire dans les environs de Nancy. L'espace ouvre un potentiel narratif que chacun est en mesure de se réapproprier mêlant mythologie personnelle ou populaire à la manière dont Maïder Fortuné dans sont projet de film It's all True tisse un récit entre l'histoire du film d'Orson Wells sur Rio, celui d'un pêcheur et les crocodiles. Les cadres invitent à aller au-delà. En ce qui concerne les frontières, la question plus que jamais d'actualité reste en suspens.

 

Suspended Spaces, Sortir du livre, du 3 septembre au 11 octobre à Mains d’œuvres, Saint-Ouen.