<i>Guily Landscape</i> du Studio Dries Verhoeven, Guily Landscape du Studio Dries Verhoeven, © Kevin McElvaney
Critiques Théâtre

Santarcangelo, tête-à-tête

C’est parfois les propositions artistiques les plus humbles qui bougent le plus de lignes politiques. D’une performance pour un spectateur à une autre, le festival de Santarcangelo égrenait dans la ville multiples laboratoires de déconstruction des regards.

Par Aïnhoa Jean-Calmettes publié le 19 juil. 2019

Cette année à Santarcangelo, on n’aura rien appris. Car contrairement à ceux qui pensent que pour être labellisé « artiste politique », il faudrait dénoncer, faire la morale ou éduquer son public, les artistes invités par les curatrices Eva Neklyaeva et Lisa Gilardino avaient plutôt en tête de poser des questions sans réponses, de créer du trouble, voire de mettre vertigineusement notre regard en crise. À Santarcangelo, on aura donc désappris. Fait l’expérience, profonde, qu’il n’y a rien d’anodin ni de neutre dans le fait de regarder ; de la même façon qu’il existe des écoutes qui n’ont rien de passif.

 

007 en Israël

Se rendre vraiment attentif à une histoire, c’est en devenir responsable. Voilà ce qu’on se dit en sortant, avec une étrange sensation d’inconfort, de la Debriefing Session du collectif Public Movement. Trente minutes plus tôt, devant la porte en bois massif du château de Santarcangelo qui surplombe la ville, une femme, strictement vêtue d’un tailleur noir et visage impassible, était venue nous chercher. Après une poignée de main énergique, elle nous avait demandé de la suivre à travers un dédale de pièces au mobilier d’époque, jusqu’à un petit boudoir où deux lourdes chaises tapissées nous attendaient autour d’un petit guéridon. Non sans ironie, cette atmosphère de mystère faisait ressurgir des souvenirs du manoir de Lara Croft.

Précautionneusement, mais trop rapidement pour que l'on puisse enregistrer tous les détails, la chercheuse et performeuse Hagar Ophir commence alors à dérouler son enquête à travers l’histoire de l’art en Israël. Pas à pas, elle met en lumière la politique d’effacement de toutes les traces d’un art contemporain palestinien. En parallèle, elle raconte aussi l’histoire de la disparition de certaines œuvres italiennes au début du XXe siècle, et la mollesse des recherches policières pour les retrouver. Au cours de la conversation, son visage se détend, mais reste tout aussi énigmatique. On a beau savoir que tout est « vrai », reste l’impression d’être aussi dans une fiction et donc d’avoir un rôle à tenir. « En étant ici, tu deviens à ton tour porteur de cette histoire » conclut-elle, et c’est en effet avec le sentiment d’avoir rejoint l'équipe des « agents doubles » que l’on ressort. En creux, Debriefing session pose cette idée contre-intuitive que la performance, parce qu’elle survit en chaque spectateur, est paradoxalement moins sujette à l’oubli ou à la disparition que les arts plastiques. Plus intéressant encore, elle érige le « trou de mémoire » en force motrice et en nouvel outil de pensée. En logeant en nous le manque (d’une histoire dont il est impossible de tout retenir), Public Movement nous invite à poursuivre l’investigation, mais aussi, plus largement, à envisager le monde depuis ce qui ne se voit pas, a disparu ou se cache aux regards. Scruter l’invisible devient une autre éthique de la responsabilité.

p. Claudia Borgia, Chiara Bruschini

 

Vers un « regard désobéissant »

L’édition 2019 avait beau être sous-titrée « slow and gentle » on s’y sera pris (très tendrement) de grosses claques. Et dans cette catégorie, Guilty Landscape du studio Dries Verhoeven n’est pas en reste. Cette fois encore, le dispositif est extrêmement simple, quoique technique. À Spazio Saigi, il faut attendre notre tour pour franchir les rideaux noirs derrière lesquelles se cache un écran géant. Sur l’image, une ouvrière nous fixe depuis son espace de travail, probablement situé dans un pays-atelier de l’Asie du Sud-Est. Dans ce face-à-face grandeur nature, d'abord, rien ne se passe. Et puis un geste nous échappe, immédiatement reproduit par la femme à l’écran. On croise les bras, elle croise les bras, on se gratte la tête, elle se gratte la tête… inquiétante étrangeté d’être ainsi mimé par celle qu’on croyait pouvoir, à loisir, contempler dans ce jeu de regard médiatique toujours orienté en sens unique, et dans la même direction : lecteurs des pays occidentaux yeux braqués vers la « misère du monde ». En inversant les rôles (arroseur-arrosé), la performance nous prend au piège et nous ramène encore à notre responsabilité.  Cette question surgit, limpide : consommer des images n’est-il pas, aussi, une forme de cannibalisation ?

L’installation-vidéo opère alors un revirement en miroir, et c’est au spectateur de mimer l’ouvrière. Une bulle d’intimité se construit et un espace de dialogue semble s’ouvrir. Pourtant, c’est encore au manque, au raté de cette rencontre impossible que nous sommes renvoyés. Comme une manière de nous mettre en garde contre l’inefficacité politique de l’indignation ou les mirages de la catharsis. De quoi nous dédouane, réellement, le fait de « souffrir avec l’autre » le temps d’une fiction ? Et comment, comment inventer ce que Dries Verhoeven nomme un « disobedient gaze » ?

 

Éloge de la vulnérabilité

Pour clôturer les aventures santarcangeliennes, le collectif milanais Macao nous invitait à une expérience inédite. The Floaters, la performance en question, était sur toutes les lèvres, mi-effrayées, mi-intriguées. Et pour cause, y participer nécessitait un maillot de bain, plusieurs douches et la signature d’une décharge stipulant, entre autres, ne pas souffrir d’épilepsie ou de claustrophobie.

Alors c’est avec un peu d’appréhension qu’on attend sur les vieux strapontins du cinéma l’arrivée de notre guide Erasmus, personnage tout droit sorti de la mythologie grecque arborant aussi fièrement son peignoir que sa chevelure mordorée. Nous prenant par la main, il nous intime en chuchotant de prendre quelques minutes pour contempler, de loin, la sculpture-cailloux qui trône sur la scène et renferme une sorte de cabine d’isolation sensorielle dans laquelle il faudra bien entrer. Lorsque la porte se renferme et que l’on prend ses marques dans l’eau salée qui assure une flottaison quasi-parfaite, on panique d’abord un peu. Progressivement, la musique disparaît, l’image disparaît et le vide se fait. Ne reste que le battement de notre propre cœur qui nous reconnecte un tout petit peu avec ce sentiment de « moi-océanique », dans lequel distinguer ce qui relève du monde, ou de nous, de l’intérieur et de l’extérieur, devient illusoire. The Floaters ne renvoie qu’à nous même, héros malgré nous d’une performance sans performeur ni spectacle. Sous ses apparats un peu mystico-kitch et grandiloquents, Macao nous offre un bien précieux cadeau : dans le secret d’un cabinet, la possibilité de faire, quelques instant, la paix avec cette vulnérabilité que la société nous demande jour après jour de camoufler. C’est un peu fragile, mais curieusement puissant que l’on rejoint le grand jour avec ces mots en tête, comme prière à emporter : « Merci d’avoir résisté en ne faisant rien, et bravo d’avoir pris le temps de prendre soin de vous. » Et sans s’en rendre compte, le temps, dans la marche qui nous emmène vers la suite, ralentit.

 

> Le festival de Santarcangelo a eu lieu du 5 au 14 juillet