<i>The Fall</i> du Baxter Theatre Center The Fall du Baxter Theatre Center © D. R.
Critiques Théâtre

The Fall

Entre témoignage et manifeste, The Fall du Baxter Theatre Centre revient trois ans après sur la mobilisation étudiante qui a ébranlé la société sud-africaine. Une création incandescente, à l’image de celles et ceux qui ont joué l’histoire, sur scène et dans la rue.

Par Agnès Dopff publié le 18 oct. 2018

En mars 2015, une mobilisation s’organise au sein de l’Université du Cap, en Afrique du Sud. Pour les médias internationaux, l’histoire commence par un jet d’excréments humains sur la statue de Cecil John Rhodes, illustre donateur du terrain. Par lui, l’auteur du méfait compte bien s’en prendre à l’héritage colonial qui persiste dans le pays et gangrène toujours le système académique. Immédiatement, des débats et concertations entre étudiants non-blancs s’organisent, et donnent lieu à une mobilisation historique sur plusieurs campus. De ce mouvement d’ampleur naîtra bientôt le hashtag #Rhodesmustfall, réclamant le retrait de la statue, et avec elle des privilèges hérités de l’apartheid. Soucieux que les voix de la contestation ne se perdent pas, sept étudiants s’emparent du sujet et montent The Fall. Trois ans après, la pièce continue de bousculer les salles à l’international, comme cet automne au Festival International des Arts de Bordeaux Métropole.

 

Foyer de contestation

Fulgurance chorale, le groupe de The Fall surgit au plateau à peine la salle éteinte. Formation guerrière de jeans et survét’, le cortège entame le tracé balistique de l’espace scénique. Une jeune femme, voix de tête, vient se camper à l’avant-scène. Sans tarder, la comédienne s’empare du verbe et clame dans son anglais scandé la pleine affirmation de son être femme, noire et maîtresse possessive de son droit de cité.

Sur le plateau presque vide où trônent seulement trois vieilles tables de collectivité désœuvrée, les sept comédiens rejouent la généalogie du mouvement étudiant, des premières AG à l’organisation des manifs. Sur scène, un groupe, sept sujets, qui se rencontrent, frictionnent et se transforment. Entre intégration au débat et prise à partie, le spectateur est maintenu sur le qui-vive, toujours soumis à la versatilité du présent. Par une attention à l’espace, The Fall propose le re-enactement de la contestation sociale, de l’initiation au débat à l’élaboration d’une grammaire collective. Dans la pénombre, les gradins du théâtre se muent bientôt en amphi occupé.

Laboratoire de la contestation, la pièce donne à voir l’émergence d’un discours collectif, œuvre composite faite de témoignages personnels, mais aussi de poèmes et captations d’archives. Collectif n’est pas fasciste, et perdurent sur scène les frictions vitales d’une somme d’individus, tiraillés entre mécanismes d’ego, impatience militante et question d’éthique. Entre l’inclusion à l’assemblée délibérative par des comédiens placés dos à la salle et la mise à distance imposée par des adresses directes, The Fall chahute le public, chatouille la corde fine de l’universel et assume au plateau la formation d’un « nous » qui ose sans honte se faire sans « vous ».

 

L’art du quotidien

Dans une distribution en non-mixité choisie, The Fall se refuse la langue de bois, et dresse l’inventaire exhaustif des problèmes réels rencontrés durant la mobilisation. Féministe débutant ou radicalE, coloured favorisée, non-binaire ou novice du militantisme, les protagonistes de la pièce partagent le vécu et les mutations de leurs auteurs : «Nos personnages, c’est 60% d’autobiographique, et 40% de matos tirés de nos rencontres.»

Devant la gravité des problèmes soulevés – le surendettement des étudiants non-blancs, leur impossible accès à l’embauche, la colonisation culturelle et le mépris structurel -, les jeunes artistes se voient aussi contraints de préciser leur démarche artistique. Ameera, à l’image de son personnage, est même tentée de quitter le projet : « J’avais trop besoin de changements nets et palpables. Pendant un moment, j’ai pris de la distance avec le théâtre, mais j’y suis finalement revenue, parce que je suis convaincue qu’il y a un vrai pouvoir de déplacement à cet endroit-là. Simplement, le changement est souvent plus local, et ça implique peut-être plus d’humilité...»

Et si les comédiens de The Fall défendent leur pièce avec tant de fureur, c’est que la scène prolonge directement la lutte. « C’est une pièce de théâtre, mais à la fin de la journée, ça redevient notre vraie vie, notre quotidien. » Artistes et militants, les sept membres de l’équipe l’étaient déjà au moment des faits. Étudiants en art dramatique au sein de l’université dissidente, Ameera Conrad, Oarabile Ditsele, Zandile Madliwa,Tankiso Mamabolo, Sizwesandile Mnisi, Sihle Mnqwazana, et Cleo Raatus viennent parmi les premiers grossir les rangs des manifestants, sans pourtant délaisser la pratique artistique. Durant les ateliers de plateau, les corps tremblent la violence du dehors et précisent un jeu physique, tellurique et nerveux.

 

Porter la voix, garder la main

Lorsqu’ils sont approchés par la directrice du Baxter Theatre Centre pour diffuser le projet en Afrique du Sud, en Europe et dans le monde anglo-saxon, les sept jeunes comédiens de The Fall y voient une belle opportunité professionnelle, mais surtout la possibilité d’opérer une réforme dans l’économie de la parole. « C’était l’’occasion de prendre la scène et d’imposer notre visibilité, de laisser enfin les Africains raconter leur propre histoire et montrer la fierté qu’ils tirent de leurs cultures. La tournée à l’étranger, c’était aussi une manière de tordre le cou aux clichés, d’occuper l’espace et de faire admettre l’oppression blanche qui continue malgré tout en Afrique du Sud. »  L’occasion enfin d’une invitation à l’auto-critique pour les pays visités, comme le suggère l’hésitation d’Ameera, jeune féministe, arabe et musulmane, tentée de refuser la tournée française par crainte d’être stigmatisée ou d’alimenter les fantasmes d’une colonisation inversée.

 

The Fall, du Baxter Theatre Centre at the University of Cape Town a été présenté du 8 au 10 octobre au Carré-Colonnes dans le cadre du Festival International des Arts de Bordeaux Métropole