<i> The Great Tamer</i> de  Dimitris Papaioannou The Great Tamer de Dimitris Papaioannou © Julian Mommert.

The Great Tamer

Dimitris Papaioannou

Plateau anthracite, scènes de mythes anciens et modernes, cérémonies de mise en échec, le chorégraphe grec Dimitris Papaioannou déploie un pays de rêves sourds dans la Grande Halle de La Villette. Entre conte archéologique et quête infinie, The Great Tamer sédimente les références jusqu’à l’épuisement.

Par Léa Poiré publié le 3 avr. 2018

À l’intérieur du cadre de scène brut se dresse une large ondulation surélevée et recouverte de grandes feuilles noires telles les pages d’un livre de charbon ou les cartes d’un jeu aux règles obscures. Droit dans ses chaussures vernies les jambes de profil et le buste de face comme une faïence grecque, un homme observe le public trouver sa place.

C’est par sa mise à nue que la représentation s’ouvre : chair blême et offerte, l’homme s’allonge alors sur l’asphalte. Commence alors le grand jeu de la répétition quand un deuxième protagoniste recouvre ce corps d’un linceul, avant qu’un troisième ne fasse envoler le drap, encore et encore. Histoire de mort et d’éternel recommencement, avec The Great Tamer Dimitris Papaioannou, en grand illusionniste, signe une création-sablier qui nous intime à prendre la mesure du temps qui passe.

De disparitions en réminiscences la pièce se construit en scénettes hachées qui s'enchaînent pour convoquer les fantômes de mythes anachroniques aussi anciens que contemporains. On y croise Atlas portant le poids du monde sur son dos, Narcisse se reflétant au bord de l’eau apparue au plateau, le fantôme de Neil Armstrong en parfait costume de cosmonaute domptant la douce gravité de la lune, ou les trois parques qui soufflent à un vivant des injonctions de mouvements.

Rien ne se perd tout se transforme, l’adage scientifique s’applique tout au long de la tragédie. Une scène de dissection anatomique au bistouri qui se change en festin, une nuée de flèches qui se plantent à pic sur le plateau se mute en champ de blé à moissonner invoquant les déesses Perséphone et sa mère Déméter, ou des illusions d’optiques bâties par le mélanges de sexes et de chairs soumettent les corps à un jeu d’anamorphose baroque qui donnent naissance un Centaure.

Dans cette fable en noir et blanc sans réel début ni fin, les dix interprètes manipulent le plateau comme une boîte à double fond. Des trappes à la dérobée se soulèvent, des trous apparaissent pour extraire terre, éléments naturels ou un squelette qui se fissure et se fracasse sous son propre poids. À l’origine de toutes ces exhumations, un fait divers déterré par Dimitris Papaioannou : le suicide d’un jeune garçon persécuté par ses camarades et dont le corps a été retrouvé enfoui dans la terre boueuse. Dans cet apparent chaos et ce festival d’effets visuels, on suit ainsi les apparitions aléatoires du jeune homme au corps long, osseux et blanc, déjà fantomatique. D’une potentielle naissance à sa mort, son émerveillement au monde de charbon fait place à l’apprentissage, il se civilise, s’habille, apprend à marcher. Sac à dos et sneakers, l’adolescent apparaît momifié en plâtre, sa mue de statue grecque avant de se fissurer sous la tendre étreinte d’un pair.

Dans cette image d’Epinal, une certaine lecture de la pièce se joue : le devenir-objet des corps, ici statufiés, disloqués, morcelés ou éclatés. Entre ces fissures, la danse ne s’infiltre que discrètement.

 

> The Great Tamer de Dimitris Papaioannou a été présenté en première française du 20 au 23 mars à la Grande Halle de la Villette, Paris