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Critiques Théâtre

The Hidden Force

« Déliquescence : Propriété qu’ont certains corps de se désagréger et de devenir liquides, en absorbant l’humidité de l’air ». C’est ce phénomène chimique qu’Ivo Van Hove offre quasi littéralement à voir sur l’imposante scène de la Grande Halle de la Villette, incarnant avec une intensité sensorielle spectaculaire le délitement d’une société coloniale à bout de souffle.

Par Camille Ferey publié le 18 avr. 2019

Plus encore que la trame et les éléments dramatiques, incestes, lettres anonymes, et autres tromperies, c’est la pluie, avec sa puissance comme sa monotonie, qui donne le rythme. Une pluie qui s’abat sans relâche pendant deux heures, avec l’énergie de la mousson, sur le décor sobre et léché du salon bourgeois d’un gouverneur colonial des Indes orientales néerlandaises. Sur scène : un piano à queue qui se désaccorde peu à peu sous l’effet de l’humidité, quelques fauteuils et instruments traditionnels javanais, et ces trombes d’eau dont l’omniprésence finit par rendre fous les colons.

Le déchaînement des éléments semble s’allier à la lutte larvée des autochtones contre la présence coloniale, et l’eau remplace la foudre pour imposer sur terre une loi supérieure à celle des hommes : le cri de la princesse indigène se transforme en tsunami dévastant tout ; l’eau de la douche de la femme du gouverneur se change en sang, comme pour faire couler sur cette femme qui incarne le délitement des valeurs morales – pourtant érigées en mythe civilisateur – le sang d’un peuple détruit par la colonisation.

 

« Je hais tout ce qui est métis »

Dans cet univers fantastique, les dominants sont de plus en plus vulnérables et deviennent les prisonniers d’un monde qu’ils refusent de comprendre, persuadés de la supériorité de leur rationalité et de leurs valeurs. Enfermé dans un aveuglement oedipien, qui l’empêche de voir ce qui se passe sous son propre toit, les coucheries de sa femme avec son propre fils et avec le futur mari de sa fille, le gouverneur incarne cette confiance aveugle et pleine d’ubris d’un Occident persuadé de faire le bien en imposant son mode de vie et sa vision du monde.

Mais la pièce va plus loin en montrant avec subtilité l’ambiguïté d’un discours qui présenterait la colonisation comme une entreprise tout au plus excessivement paternaliste mais toujours pétrie de bonnes intentions. Car derrière l’image de l’homme cherchant avant tout à être un bon père, un bon mari et un bon fonctionnaire colonial, le gouverneur apparait peu à peu comme l’emblème de la négation absolue de l’étranger. Négation d’existence d’abord, puisqu’il s’évertue pendant toute la pièce à nier celle d’un fils illégitime ; négation de valeurs ensuite, lorsque l’homme, confronté à ses contradictions par sa fille qui souhaite épouser un métis, finit par avouer en hurlant qu’il « hait tout ce qui est métis. » Derrière le masque paternaliste apparait la haine de l’autre qui sous-tend, comme le rappelait Fanon, toute entreprise de colonisation.

Grâce à un mélange subtil de costumes, de musiques et de mythes empruntés aux traditions des colons et des colonisés, Ivo Van Hove met en scène l’apparente cohabitation de deux mondes qui ne peuvent en réalité que se détruire mutuellement dans le cadre des structures coloniales. Contrastant avec l’humidité ambiante, une immense sécheresse se dégage alors des personnages, pour lesquels on peine à ressentir de quelconques sentiments, qu’ils soient de dégoût ou d’empathie, tant ils apparaissent comme des être isolés, égoïstes, dénués d’humanité. Une froideur qui explique peut-être pourquoi, si le propos de la pièce est passionnant et la scénographie époustouflante, on aborde le tout avec une certaine distance, intéressée et impressionnée plutôt que bouleversée.

 

> The Hidden Force de Ivo Van Hove a été présentée du 4 au 11 avril à la Grande Halle de la Villette, Paris, avec le Théâtre de la Ville