Maria Thereza Alves & Jimmie Durham, <i>The Middle Earth</i> Maria Thereza Alves & Jimmie Durham, The Middle Earth © Amedeo Benestante
Critiques arts visuels

The Middle Earth

Le couple d’artistes américains Maria Thereza Alves et Jimmie Durham, présentés comme « citoyens d’itinérance », composent ensemble une odyssée méditerranéenne qui réfute les hiérarchies et les sens uniques.

Par Orianne Hidalgo-Laurier publié le 9 mars 2018

D’emblée, l’exposition de Jimmie Durham et Maria Thereza Alves fait oublier que l’on se trouve dans un centre d’art. Le voyage qu’ouvre The Middle Earth débute dans une pièce aux murs jaune safran, décorée de multiples images et meublée de tables en bois sombre. Dessus, reposent de la vaisselle en céramique typiquement méditerranéenne et de petits objets – dont des ampoules « trouvées dans les racines d’un acacia jouxtant la plus vieille église de Naples » – que l’on imagine chéris par les éventuels hôtes. Des produits issus des industries agro-alimentaires méridionales – dattes, olives, pain azyme, amendes, poids chiches espagnols, fleur d’oranger – ajoutent à l’ambiance tout en relativisant son pittoresque. En fond sonore, les notes d’une lyre donnent la réplique aux cordes d’un oud. Ni ready-made, ni nouveau réalisme à la Spoerri, cette scénographie s’associe davantage à un incipit romanesque, où sont distillés les motifs constitutifs de la trame. Parmi ceux-ci, une mosaïque composée par le couple avec des résidus hétéroclites glanés au cours de leurs dérives – puces électroniques, piles, pièces, bouchons, coquillages, éclats de céramique et d’ornements architecturaux classiques. Les époques, les sociétés, les cultures, la faune et la flore s’y enchevêtrent. Cet ouvrage intitulé Mediterranean semble une synthèse non linéaire de ce « berceau des civilisations », en forme de cosmogonie actualisée et alternative au mythe vertical et biblique de la Tour de Babel. Comme une boussole qui guiderait vers l’autre côté du miroir, cette œuvre cartographie un envers de la Grande Bleue, sans zones d’influences délimitées, postes-frontières, garde-côtes et plan d’action immigration. Dans le couloir qui mène aux autres salles, un préambule intitulé « La condition humaine », écrit par les deux artistes et dédicacé à ceux qui arpentent les routes de l’exil, rappelle que les peuples européens, en tant que premiers déportés aux Amériques, ont été les victimes initiales des politiques impérialistes. Cet appel à une solidarité universelle n’est pas sans lien avec l’engagement politique des auteurs pour la reconnaissance et les droits des peuples indigènes, le rôle de Jimmie Durham au sein de l’American Indian Movement et celui de Maria Thereza Alves dans le Partido Verde et le Partido dos Trabalhores au Brésil.

Maria Thereza Alves & Jimmie Durham, Mediterranean, 2018, Courtesy des artistes. p. Nick Ash
 

 

Réminiscences animistes

Le parcours en enfilade dans le ventre de The Middle Earth se déploie en neuf chapitres – d’« écriture » à « fer » en passant par « sirène », « temple » et « arbres » – tissant un récit hybride entre mythologie, anthropologie et géologie, défiant l’autorité des taxinomies. Contrairement à ce que l’entreprise peut supposer d’encyclopédique, aucune monumentalité ici mais des écriteaux discrets, des noms de plantes qui courent sur les murs, des petits dessins naturalistes photocopiés et collés au dessus de quelque plinthe, des vestiges archéologiques, précieux mais sans grandiloquence, issus de la collection du couple ou de celles de musées consacrés. Entre les statuettes et les figurines animales de différents âges, les amulettes d’Égypte antique, les colliers de l’époque ptolémaïque, les silex ou encore les arbres en terre, s’immiscent des installations, sculptures et peintures signées de l’un ou de l’autre artiste, parfois des deux. Que ce soit un morceau de « réel », comme cet énorme tronc d’olivier huitcentenaire couché entre un bois de noyer et les branchages d’un cyprès, une œuvre d’art ou d’artisanat, un objet fétiche ou une canette de bière, les éléments cohabitent dans une harmonie toute horizontale. La sculpture Heléns de Jimmie Durham, à mi-chemin entre l’arte povera et le totem, cumule les différents âges. Sur un socle fait d’une caisse en bois manufacturée, trônent trois branches dont l’une, pour atteindre la hauteur des autres, s’appuie sur une boîte de conserve, elle-même posée sur une pierre. Juste après l’espace « temple », au centre du parcours, le duo aménage une sorte de chapelle. L’autel est un bidon en métal – habituellement converti en brasero – rempli d’eau, le sol est parsemé de déchets contemporains à la manière d’une plage. Survivances des cultes païens ou installations à dimension géopolitique, l’une de ces interprétations n’exclut pas l’autre.

Jimmie Durham, Heléns, 2017, Courtesy de l’artiste et de la Galerie Michel Rein, Paris/Bruxelles 

 

Exposition non-domestiquée

Sous leurs faux-airs de Bouvard et Pécuchet, Maria Thereza Alves et Jimmie Durham ouvrent un pan de leur recherches et pérégrinations autour de ce bassin saturé d’histoires, façonné par les métissages. Les regards de ces deux Américains installés de longue date sur le vieux continent remettent en jeu les récits nationaux, la linéarité historique, les discours ethnocentrés et les théories essentialistes, sans avoir besoin de faire commerce de l’actualité politique et migratoire. Tout en jouant sur des cordes pseudo-scientifiques, ils construisent humblement une odyssée transversale sans égard pour ce qui doit être une œuvre ou une exposition d’art contemporain selon des règles, non pas universelles, mais bien occidentales.   

  

 

> Maria Thereza Alves & Jimmie Durham, The Middle Earth, jusqu’au 27 mai à l’IAC, Villeurbanne