The rest is silence de Nicole Seiler © Julie Masson

The rest is silence

Avec The rest is silence, présenté à l’Arsenic, scène contemporaine logée à Lausanne, la chorégraphe suisse Nicole Seiler embrase le plateau par une flamboyance de compositions collectives qui tracent un autre mythe de la caverne.

Par Agnès Dopff publié le 4 févr. 2020

Sur la toile totalement noire que l’obscurité impose à la rétine, une étincelle apparaît, déclenche un infime foyer. La flamme croissante révèle les ombres animales de six bêtes humaines et esquisse une fresque vivante digne des merveilles de Lascaux. Le brasier gonfle encore, attise l’intérêt des masses bipèdes. Attroupées en cercle, les faces stoïques laissent mieux voir l’attraction de la flamme dans les regards fixes. Puis un souffle semble balayer l’assemblée. L’air s’engouffre dans une gueule, produit un sifflement jusqu’aux tripes. La bête halète, se gonfle, renvoie la bourrasque intrusive, crache, éructe. Le râle gagne ses congénères, le mouvement des masses s’accorde au tremblement des flammes. Dès l’ouverture de The rest is silence, l’air se fait oublier sous la respiration.

Dans la pénombre d’une scène devenue grotte, le bûcher, déclenché à même le sol, favorise la perception des masses et des surfaces plutôt que celle des couleurs et des genres. À l’aune des premières flammes qui le découvrent, puis bientôt le recours à l’artifice des projecteurs, le tableau ne cessera, dès lors, son jeu de métamorphose. L’entité collective, dans une fidélité stricte au mouvement circulaire, semble retracer rien de moins que l’histoire humaine. Où la horde, dans une vocifération collective, s’étonne d'un cri dissonant. Où l’exception d’un premier râle, d’un geste marginal fait naître d’autres dissidences, jusqu’à l’impulsion pour tout le groupe d’une nouvelle direction. Ainsi, d’un mutisme statique, un individu ose le premier cri et rend sonore toute la meute. Un autre se fait quadrupède, enclenche le premier déplacement collectif. Un autre encore, bien plus tard, achèvera les dernières mutations, passant de la bête des cavernes à l’animal politique. Dans le même temps, le souffle bascule progressivement vers une acception plus générale : le mouvement des cages thoraciques, mis en exergue par les jeux de lumière, oblige à saisir l’interdépendance du groupe.

 

 

The rest is silence de Nicole Seiler p. Julie Masson

 

L’autre mythe de la caverne

Du brasier primitif à l’éclairage plein feu d’une lumière blanche digne d’un entrepôt de vente en ligne, The rest is silence propose une étude rigoureuse du corps commun et de ce qui vient ébranler son unité. La chorégraphie tribale, dans les plaintes polyphoniques, dans la ronde effrénée engagée autour du feu, dans l’émergence des premières caresses, permet d’éprouver la connexion des êtres. Leurs cris, extrêmes et viscéraux, heurtent de l’oreille jusqu’au ventre, et dénoncent par contraste le surjeu factice des explosions vocales entendues d’ordinaire dans les salles de spectacle. La qualité de l’unité dessinée au plateau par Nicole Seiler rend d’autant plus palpable l’opposition avec le chaos qui s’annonce, sitôt que les voix brutes laissent place à l’opulence outrancière des mots, à la planification malhabile de la raison. Rapidement, les corps cahotent, l’harmonie muette s’estompe et l’intelligence collective déserte le plateau.

À travers une proposition radicale, traversée toute entière par le souci manifeste d’affronter la dimension corporelle du souffle, la chorégraphe suisse signe avec The rest is silence une création exigeante, où le travail des lumières vient servir d’écrin à l’écoute aiguisée entre les interprètes. Et si le spectacle interpelle par le recours hypnotique aux formations tribales, parfois même jusqu’à faire naître un réel malaise physique, Nicole Seiler ose avec The rest is silence le contraste et n’hésite pas à mêler le solennel à l’humour, bien au-delà de la simple boutade d’intermède. La tentative malhabile de retrouver par la direction des mots l’harmonie originelle devient ainsi l’occasion d’une véritable scène clownesque. L’écueil alors ne serait plus tant à craindre dans le mélange des genres, mais peut-être dans l’étalement des scènes, d’abord révélatrices d’une alchimie des corps, bientôt indice nostalgique d’une attention perdue du côté de la salle.


> The rest is silence de Nicole Seiler, a été présenté du 14 au 19 janvier à l’Arsenic, Centre d’art scénique contemporain à Lausanne, Suisse