<i>The Scarlet Letter</i> d'Angelica Liddell, The Scarlet Letter d'Angelica Liddell, © Simon Gosselin.
Critiques Théâtre

The Scarlet Letter

Angélica Liddell

Liturgie malade brodée d’images, The Scarlet Letter d’Angélica Liddell célèbre la nature transgressive de l’art dans une nouvelle quête de la Beauté.

Par Mathilde Rambourg publié le 30 janv. 2019

Un adolescent en jean et en toge dorée traverse la scène, pose son skate et se baisse pour embrasser trois fois la tête en pierre de Socrate qui jonche le sol. La lumière s’évanouit puis les corps laiteux d’Ève et d’Adam entrent jouer dans le halo de lumière tendre qui émane de la tombe de Nathaniel Hawthorne envahie par les fleurs et les plantes sauvages. Alors, Angélica Liddell – la lettre A brocardée sur sa poitrine — entre sur scène : instantanément la couleur écarlate dévore l’espace. C’est ainsi que la metteure en scène commence son adaptation de La Lettre écarlate de Nathaniel Hawthorne. Classique de la littérature américaine de la fin du XIXe siècle, le roman se déroule au milieu du XVIIe siècle et raconte l’histoire d’Hester Prynne, jeune femme accusée d’adultère par les membres de la communauté puritaine dans laquelle elle vit. Refusant de donner le nom de l’homme avec qui elle a eu une fille —Arthur Dimmesdale, le pasteur du village—, elle est condamnée à porter la marque « A » de l’infamie sur sa poitrine et à vivre en marge de la communauté.

 

La beauté contre le puritanisme

Prenant comme point de départ la culpabilité et déclinant le « A » de l’adultère tout du long – « A » comme Angélica, « A » comme Artiste, « A » comme Foucault, « A » comme Barthes, etc. – The Scarlet Letter semble être une rechercher de rédemption. La metteure en scène cite ainsi George Didi-Huberman dans le programme : « Et comment ne pas, une fois de plus, convoquer […] l’histoire d’Ève ? Celle-ci n’aurait-elle pas désobéi en toute connaissance de cause ? Non pour suivre les pernicieux commandements du serpent mais, tout simplement, pour assumer avec ferveur son vœu de connaître et de désirer, quitte à en subir tous les contrecoups : les douleurs de l’enfantement, les peines du travail et, même, la condition mortelle ? Désobéir : ce serait le refus en acte et, tout ensemble, l’affirmation d’un désir en tant qu’irréductible. » Ève et Adam portent la culpabilité de la première femme et du premier homme mais ils sont aussi les premiers à se saisir de la poésie, ils sont les porteurs du non-refus et du oui-désir.

La quête de la Beauté est une guerre de l’art contre le puritanisme, contre l’empire de la raison et de la morale. « L’Art c’est se livrer à l’irreprésentable, ce qui n’est connu que des morts, ravis par la pesanteur des fantômes. » L’irreprésentable ce sont les « crimes atroces » et les « surhumains dévouements » qu’évoque Artaud dans le Théâtre et son double, c’est le crime d’Issei Sagawa dans ¿Que haré yo con esta espada?, présenté en 2016 au Festival d’Avignon. En ourlant son A de fil d’or, Hester met en valeur le signe de son humiliation et conquiert sa liberté dans une inversion des valeurs permise par l’art : « la beauté est le terrorisme de l’esprit ».

Chaque image de The Scarlet Letter s’empresse alors de réaliser un geste du même ordre. Pénitents de la Semana Santa, capes et capirotes noirs, compositions de linceuls et de tables, pastiche de danse de cour sur La Marche pour la cérémonie des turcs de Lully : les tableaux poignants à l’ironie parfois acérée, se multiplient, alternant avec des scènes qui opposent Hester et Arthur. Dans des jeux de clair-obscur, le plateau écarlate, déchiré par la peau nue des neuf acteurs et danseurs déploie ses ors et ses rouges. Angélica Liddell travaille sur l’épuisement des corps dans l’effort, les spectateurs sont plongés dans cet état de perception plus approfondi et plus fin dont parle Antonin Artaud et qui a aussi trait aux rites et à la magie.

En repensant à l’image première évoquée au début de cet article, on se dit qu’elle fait partie de ces images auxquelles on ne pense pas forcément lorsque l’on décrit un spectacle, de ces images presque oubliées. Après réflexion, celle-ci semble pourtant englober le spectacle tout entier, image-pli, à la fois début et fin, avec son adolescent qui ressemble tant au tableau du Caravage qui apparaît un peu après sur une toile gigantesque. Rétrospectivement, celle-ci semble nous dire : Amor Vincit Omnia (l'amour triomphe de tout). L’image d’ouverture de la pièce est finalement ce qu’il reste lorsque la bataille a été livrée : l’Amour qui console la Pensée.

 

> The Scarlet Letter d’Angelica Liddell a été présenté du 19 au 26 janvier au Théâtre de la Colline, Paris