<i>The Way She Dies</i>, écrit par Tiago Rodrigues et mes par tgSTAN The Way She Dies, écrit par Tiago Rodrigues et mes par tgSTAN © Filipe Ferreira
Critiques Théâtre

The Way She Dies

Deux couples en crise, l'un à Anvers, l'autre à Lisbonne, à deux époques différentes. Un livre : Anna Karénine de Lev Tolstoï. Et un acte théâtral : la pièce cosignée par Tiago Rodrigues et tgSTAN mesure l'impact de la lecture dans nos vies.

Par Marie Reverdy publié le 6 mars 2019

« Quand nous lisons, nous faisons des choix, nous traduisons ce que nous lisons vers le langage de notre propre existence », rappelle l'équipe artistique de The Way She Dies. La pièce écrite par Tiago Rodrigues et créée par tgSTAN et le Teatro Nacional D. Maria II ne relève pas de l'adaptation du roman de Lev Tolstoï au théâtre mais explore la question de la traduction. Traduction à travers les langues, puisque le spectacle est en flamand, portugais et français, autour d'un roman russe. Traduction, également, à travers la question de l'interprétation qui constitue le fondement même de l'acte de lecture. The Way She Dies renoue avec les brouillons de Tolstoï qui proposait initialement comme titre : Deux Mariages, deux Couples. Les comédiens Jolente De Keersmaeker et Frank Vercruyssen à Anvers, tout comme Isabel Abreu et Pedro Gil à Lisbonne incarneront ces couples en crise d’ennui, en manque d’émotion forte. À ces quatre personnages, il convient d’ajouter le roman de Tolstoï. Anna Karénine est objet symbolique, fiction, lieu d'échange. On ne quittera pas le livre, pas plus que les acteurs ne quitteront le plateau. Nous resterons sur le fil narratif, sur les frontières qui font se frotter nos langues, sur les passerelles qui existent entre fiction et réels, récit et discours, showing et telling.

 

Vérité métaphorique

La fiction de Tolstoï déborde de ses pages et envahit le plateau. En effet, « qu'elle soit écrite, peinte ou agie, la fiction ne s'applique alors véritablement ni à rien, ni à des mondes possibles diaphanes, mais aux mondes réels, quoique métaphoriquement. » Le philosophe Nelson Goodman caractérisait ainsi la fiction par sa relation avec la vérité. Si cette vérité ne décrit pas fidèlement des faits ayant existé, elle explore tout de même le monde réel et nous livre des clefs pour le comprendre et le nommer : c'est ce que Nelson Goodman nomme « vérité métaphorique ».  Ainsi, dire de quelqu'un qu'il est « un Don Juan » est un énoncé tout aussi clair et descriptif que de dire de quelqu'un qu'il est blond ou brun. Existe-t-il des femmes qui sont des Anna Karénine ? Assurément. Et si « Anna Karénine », entendu littéralement, ne s'applique à personne, ce nom s'applique, au sens figuré, à bon nombre de gens.

Sur scène, le livre Anna Karénine passera de mains en mains. À Anvers, il est le seul héritage laissé à Frank Vercruyssen par sa mère à laquelle il identifie totalement l'objet. Il y cherche soutien et conseil, afin de comprendre l'infidélité de sa femme. Anna Karénine devient le seul lieu de dialogue possible pour ce couple incapable de discussion. Anvers nous donne le point de vue des hommes : de la blessure du mari (Alexeï Alexandrovitch Karénine) bafoué et recroquevillé sur sa douleur à l'arrogance de l'amant (Alexeï Kirillovitch Vronski) qui vit l'amour comme un défi, un combat, une « compétition ». Même prénom, Alexeï, pour une même femme, Anna, ils incarnent les deux figures masculines de l'époux responsable de l'entreprise familiale et de l'amant au sens premier du terme (celui qui aime).

 

Modèle existentiel

Mais la position de Tiago Rodrigues, dans The Way She Dies, va plus loin. Le lien qui unit le roman au personnage ne relève pas uniquement de la vérité, fusse-t-elle métaphorique, mais d'un processus de « littéralisation », pourrait-on dire. Autrement dit, The Way She Dies explore notre capacité à faire de l'art un modèle pour la vie. Cette inversion copie-modèle part de la page, traverse nos yeux et atteint notre capacité d'identification aux personnages. Puis elle fait demi-tour, remonte à la surface, nous rend spectateur de nos vies, et nous donne envie, à l'instar d'Isabel Abreu à Lisbonne, de refuser de construire nos existences avec les mêmes briques que celle de nos maisons. Anna Karénine fuit la prison de l'entreprise familiale et choisit la passion amoureuse et l'ardent désir de se sentir vivante. À Lisbonne, Isabel Abreu est une jeune mariée. Lectrice d'Anna Karénine, elle sent cette femme vivre en elle comme un secret jalousement gardé, comme une échappée à l'ennui d'un quotidien banal, comme le modèle de la femme qu'elle voudrait être. Anna prendra le dessus et Isabel tombera amoureuse d'un photographe belge, préférant la solidité des représentations au fondation de sa maison en cours de construction dont lui parle tant son mari. La fiction a ce pouvoir, en effet, de produire du réel. Isabel tombe amoureuse de l'amour, de l'idée d'amour et de son mythe. Une nouvelle vie s'offre alors à elle, qu'elle va rêver comme une lectrice, jouer comme une comédienne, acter comme une performeuse.

Un voyage dans les étages : le regard de Tolstoï à travers celui de ses personnages, à travers celui de Tiago Rodrigues, Isabel Abreu, Pedro Gil, Jolente De Keersmaeker et Frank Vercruyssen. Paradoxalement, plus le modèle de la vie réelle semble s'étayer d'intermédiaires, plus sa vérité métaphorique nous apparaît dans sa nudité.

 

> The Way She Dies de Tiago Rodrigues et tgSTAN a été présentée du 12 au 15 février au Théâtre La Vignette, Montpellier ; du 20 au 22 mars au Maillon, Strasbourg ; du 9 au 12 avril à la Comédie de Genève, Suisse ; du 16 au 19 avril au TnBA, Bordeaux