À la renverse À la renverse © D.R.
Critiques Théâtre

Théâtre du rivage

Dans le grand bain bouillonnant du Festival Off d’Avignon, deux pièces mises en scène par Pascale Daniel-Lacombe, À la renverse écrite par Karin Serres et Maelström de Fabrice Melquiot, explorent les rêves de grandeur et la déchéance d’adolescents en exaltant la fraîcheur d’une jeunesse conquérante.

Par Audrey Chazelle publié le 26 juil. 2018

Au cœur de la chapelle désacralisée du Parvis d’Avignon, les scénographies imaginées par Philippe Casaban et Eric Charbeau abritent des récits de bords du monde. Contre vents et marées, sur un ponton de mer du Finistère dans À la renverse ou sous un abribus dans Maelström, Gabriel et Sandrine, puis la solitaire Vera progressent dans leur discours comme dans leur vie avec le soutien des machinistes de l’ombre et de la lumière.

Guépard et Sardine, comme ils se surnomment, sont inséparables. Lui, parisien, attend toute l’année de venir passer ses vacances ici, dans le Finistère, où elle habite. Elle, rêve de quitter cet endroit pour arpenter le monde et rejoindre l’Amérique. C’est ici « à l’ouest de l’ouest » qu’ils se retrouvent à la moindre occasion, sur ce banc bleu qui fait face à la mer. Enveloppés par une brume épaisse, bercés par le flot tumultueux de leur humanité rutilante, au son du ressac des vagues, ils se remémorent leurs souvenirs heureux et leurs jeux d’enfants, et en créent d’autres : chantent, dansent, sautent, courent, et habitent avec grâce leur amour. Elle lui partage son insatiable besoin de s’envoler vers le lointain pour ne pas mourir. Lui affirme avoir ici de l’horizon : « je respire ici. Pourquoi je vis à l’envers ? » s’interroge-t-il. Le temps déroule les évènements de leur jeunesse sans altérer le lien qui unit les deux rockeurs. Assis de chaque côté de la jetée, nous suivons les pérégrinations de ces deux amants, sous le regard d’un homme en noir, « memento mori » de chair et d’os.  L’écriture vivifiante de Karin Serres est déroulée sans emphase par les acteurs, dirigés avec précision. La fougue énergisante d’un amour qui donne des ailes, celle d’une jeunesse où tout est possible se répand gaiement. Cette chimère finira pourtant par s’échouer sur les corps léthargique du couple accidenté.

 

Sublime rage de vivre

Karin Serres et Fabrice Melquiot écrivent  pour le théâtre sans pour autant faire discours. Ces écritures induisent des états de corps sans pour autant les commander. Pas plus d’indications scéniques chez l’un que chez l’autre. Pourtant leurs forces suggestives permettent à la metteuse en scène Pascale Daniel-Lacombe de révéler allègrement, dans les mots comme dans les corps,  la sublime rage de vivre de l’adolescence, sa douleur autant que sa beauté éphémère.

Marion Lambert, s’empare de la parole de Véra, 14 ans, atteinte de surdité depuis la naissance, avec une humanité qui remonte depuis les profondeurs de sa propre intimité, s’appropriant ses états d’âme autant que ses états de chair. Depuis son refuge, qui prend ici la forme d’un abris bus, l’actrice fait entendre le parcours semé d’embuches de son personnage, sa « bataille navale » quotidienne pour exister dans une société qui, dans un passé pas si lointain, l’aurait stérilisée. « C’est qui la puissante ? » se répète-t-elle pour résister à ceux qui voudraient qu’elle pense autrement, qu’elle reste différente, se « dessine avec des feutres à part ».  À l’écoute de son intuition, le personnage de Véra se maintient en équilibre, sur son radeau même instable, à la bonne distance du monde, tantôt immergée dans ses bruits, équipée de processeurs de sons, tantôt dans son silence. Et nous, pourvus de casques audio, pouvons aussi faire expérience, non pas entre les sons et le silence, mais entre la voix de Véra seule, et sa voix amplifiée, accompagnée des bruits ambiants de la ville. Les espaces coulissants du décor accompagnent les pensées multidirectionnelles de Véra que Marion incorpore avec agilité, au cœur de cette période de vie où « nous marchons de notre pas certain vers ce que nous sommes de plus sûrs… »

Et parce que l’adolescence est synonyme, chez chacun, d’un lot de questionnement, de remise en question, de choix à faire, les histoires des uns font échos à celles des autres, et peu importe depuis quelle rive elles se partagent, elles se rejoignent sensiblement. Pascale Daniel-Lacombe travaille déjà à l’élaboration d’une troisième pièce, Dan Da Dan Dog, du suédois Rasmus Lindberg, dont la création est prévue pour novembre 2018, et qui s’inscrit dans le sillon de cet âge d’or.

 

> À la renverse de Karin Serres et Maelström de Fabrice Melquiot, mises en scène par le Théâtre du Rivage ont été présentées du 6 au 24 juillet au Parvis d’Avignon