<i>Affordable solutions for a better living</i> de Théo Mercier et Steven Michel © Erwan-Fichou

Affordable Solution for...

Comme point de départ, une étagère Ikea montée intégralement sur scène. À l’arrivée, une réflexion sur la manière dont les grandes enseignes laissent leur empreinte sur les corps. Théo Mercier, en co-création avec le chorégraphe Steven Michel, agence avec Affordable Solution for Better Living une pièce froide et puissante.

Par Jean-Roch de Logivière

 

Lorsqu’on tape le mot « minimaliste » dans Google Image, apparaissent des photographies d’appartements entièrement blancs, baignés de soleil et parfaitement rangés, probablement occupés par des gens heureux. Du moins par des gens consciencieux d’œuvrer quotidiennement à leur propre épanouissement : design, clarté, fonctionnalité. C’est dans ce genre de décor – entièrement composé de meubles Ikea – que prend place Affordable Solution for Better Living.

La recherche imposante du bien-être dans ces environnements standardisés (dits feng shui) est au cœur de la nouvelle création de Théo Mercier. On avait été éblouis par le phare de la moto de Radio Vinci Park, sa pièce avec François Chaignaud ; un peu moins par La fille du collectionneur. En ce début d’automne, avec un Steven Michel remarquable, Théo Mercier renoue avec la forme minimaliste, moins ambitieuse mais plus puissante, de ses débuts au théâtre.

 

Rectangle Ikea sur fond blanc

Au commencement, le décor n’existe pas. Dans un costume intégral de corps humain en slip qui lui dessine un visage aplati (comme ceux des braqueurs déformés par le collant qu’ils portent pour ne pas se faire reconnaître) un homme danse au milieu de planches et de vis en bois composite. Cette étagère qu’il va intégralement assembler sur scène, le monde entier la connaît. C’est une Kallax. Si le nom de ce standard à 169 euros, ne vous dit rien, vous êtes sûrement familier de sa forme : un carré de 182 centimètres de côté, composé de 25 rangements. Symbole du mobilier pour tous, la Kallax est plaquée contre les murs de chambres d’étudiants, repérée en couple le samedi après-midi dans l’allée 22 du magasin de Villiers-sur-Marne, et finalement installée dans les salons loués sur Airbnb.

Steven Michel, comme un Sims travailleur, un salarié productif et sans états d’âmes, la monte planche après planche, encouragé par une voix de haut-parleur à la froideur panoptique : « Seul celui qui dort ne fait pas d’erreur ! » ou encore « Le temps est ta principale ressource ». Sa danse, alors, semble programmée, hachée en mouvements numérotés, comme s’il avait avalé puis digéré chacune des étapes prescrites par le plan de montage A4 qui traîne par terre à ses côtés.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Affordable Solution for Better Living de Théo Mercier et Steven Michel p. Erwan-Fichou

 

À ce stade de la vie sociale, un homme peut être satisfait d’occuper un espace de 50 mètres carrés. Si l’on exécute le mode d’emploi dans le bon ordre, être heureux est déconcertant de simplicité... Désormais, la scène est occupée par huit autres modèles Ikea, tous vernis d’un blanc aux reflets superficiels. Une métamorphose indélébile est pourtant en cours : comme un lapin auquel on aurait « retiré son pyjama », l’homme se détache douloureusement de sa peau factice de travailleur et apparait comme un cobaye écorché vif. La danse quitte son langage automatique pour muer vers une forme animale, la voix se transforme en discours intérieur, ressasse des souvenirs malheureux ou des bribes de faits divers. L’homme est terrorisé, ingurgite des écrous qu’il finit par vomir, s’enferme dans un lit d’enfant dont les barreaux forment une prison ; se réchauffe les mitaines comme un clochard autour des flammes d’une lampe ; s’amuse d’ombres chinoises sur une étagère Lack qui devient une cave monstrueuse. Le positivisme ambiant et faussement rassurant du petit appartement Ikea – blanc, bien rangé et baigné de soleil – révèle son obsolescence programmée : du faux et sous le faux, du vide cancérigène. Le rectangle blanc sur fond blanc est désormais tâché de sang. Y avait-il sur le mode d’emploi quelques lignes d’une tragédie en caractère 6 ?

 

Le testament d’un négociant en meubles


« On s’est demandés quel corps accompagne la normalisation et la mondialisation. Comment, d’une certaine manière, les grandes enseignes chorégraphient le corps, entrent dans la maison et façonnent l’idée même du bonheur » commente Théo Mercier, lors de la discussion organisée après sa représentation à Nanterre-Amandiers avec la journaliste Aude Lavigne. La première chorégraphie de Steven Michel découle ainsi directement du protocole de montage de la Kallax, qui montre les étapes de fabrication sans jamais représenter l’utilisateur. À la base du texte composé par Jonathan Drillet, un autre document diffusé par la firme suédoise : Le testament d’un négociant en meubles, manuel à l’attention des employés, écrit par Ingvar Kamprad himself, fondateur d’Ikea décédé en janvier 2018. Pour les non-salariés de la firme tout de même intéressés par cette méthode de winner en 9 étapes, le PDF est disponible en ligne. « La phrase "Seul celui qui dort ne commet pas d’erreur !" exprime toute la schizophrénie et les contradictions évoquées dans la pièce. Lui, avec les grandes pensées humanistes qu’on peut facilement imaginer autour de la marque, a eu un sombre passé nazi. [Ingvar Kamprad aurait passé son adolescence dans les Jeunesses nordiques, équivalent suédois des Jeunesses hitlériennes – Nda] Il dit cette phrase pour excuser son inconscience adolescente, mais les témoins de son mariage étaient deux grands leaders néo-nazis... » raconte Théo Mercier. Il y avait finalement bien un monstre dans le placard.

 

> Affordable Solution for Better Living a été présenté les 2 et 3 septembre à La Bâtie – Festival de Genève, les 9 et 10 octobre à Actoral Marseille

> Du 12 au 17 octobre au Théâtre Nanterre-Amandiers, les 16 et 17 novembre à la Ménagerie de verre, dans le cadre du festival Les Inaccoutumés ; le 25 janvier à la Maison de la culture d’Amiens