© Laurent Philippe

TO DA BONE

En ouverture de la Biennale de Charleroi danse, (LA)HORDE offre un terrain XXL à des danseurs de jumpstyle nés sur Youtube. Entre énergie furieuse et constitution d’une communauté in real life, TO DA BONE délivre un rush d’énergie bienvenue. 

Par Marie Pons

 

Sur l’immense plateau, ils surgissent du noir et s’avancent un à un. Nous toisent. Ils sont onze, dont une seule fille, et viennent de neuf pays différents. Jeans, baskets et vestes sportswear flamboyantes, ils ont l’air énervés et se tiennent poings serrés. Un décompte est hurlé, signal pour se mettre à danser avec l’urgence aux trousses, l’envie d’en découdre, de montrer ce qu’ils savent faire. Martelage martial du sol sur un rythme effréné au son du crissement des baskets fluo, les jumpers exécutent un pas de base au carré, rien ne dépasse, c’est radical.

Cette tribu réunie par (LA)HORDE (Marine Brutti, Arthur Harel et Jonathan Debrouwer) est placée sous le signe du jumpstyle, une danse née en Belgique et aux Pays-Bas à la fin des années 1990, et depuis propagée et étoffée sur Youtube avec une communauté de danseurs dans le monde entier. Une danse surexcitée, requérant une technique de haute voltige tout en sauts, kicks et spins, pratiquée d’abord en chambre devant sa webcam. Cette introduction prend l’allure d’une démonstration de force, tant la danse dans laquelle le groupe s’engouffre impressionne par son côté cardio tous azimuts. On y voit un corps de ballet organisé, mettant toute son énergie dans la minute parce qu’on ne sait pas de quoi celle d'arpès sera faite. Il y a un côté show assumé dans la façon dont ils déploient leur puissance de tir et on se demande bien comment l’ensemble va tenir une heure au rythme effréné de 140 bpm.

Du jumpstyle au ballet russe

C’est alors que la rupture advient, par un solo tout en douceur. Un jump cotonneux, aérien, effectué en chaussettes, qui dévoile tout ce que contient en germe cette danse née dans les zones péri-urbaines et post-industrielles. A partir de là, le groupe se dissout pour faire émerger solos, duos, trios qui déploient des variations de style infinies. Il faut voir les spins aériens qui font immédiatement penser aux pirouettes du ballet. Les séquences de mouvements sont pétries d’élans contradictoires, à la recherche d’une élévation à grand renforts de tours en l’air, tout en revenant aux pas qui frappent le sol avec force et ramènent à l’idée d’une danse terrienne.

Le jumpstyle mute et se nuance au gré de ses variantes (shuffle, hakken, ou hardjump) et selon les pays. Une danse qui vit et se nourrit par ramifications, circulant dans un monde online idéalement fluide sans se soucier des frontières. Où l’on apprend au passage que c’est par les pays de l’est, où le jumpstyle est très actif, que cette influence proche du ballet russe est arrivée. On comprend dès lors ce qui intéresse le collectif dans ces danses qu’ils ont nommées « post-internet », dans cette pratique extrême d’un mouvement qui transcende, conjugue et compile des influences proches ou lointaines, fabriquant un vocabulaire gestuel toujours mobile.

 

 

Photo : Tom de Peyret

 Danser IRL

Les individualités qui composent ce corps collectif affleurent lors d’un temps nécessaire de récupération. Tout en recouvrant leurs souffles, les danseurs prennent la parole dans leurs langues - polonais, hongrois, allemand, français - et livrent des bribes de leurs vies. Moment improvisé, ils se vannent, se passent le micro, c’est un peu le bordel et ça flotte beaucoup. Il est question de leurs débuts, du temps passé à s’entraîner et se filmer « en se cognant dans les meubles » de leur chambre. La montréalaise Camille Dubé Bouchard lâche qu’ils sont deux ou trois à danser au Québec (on en déduit le peu de représentants féminins), Thomas Hongre –  aka ToPa – confie avoir dansé seul pendant huit ans avant de trouver des pairs.

De cette parole individuelle où il est beaucoup question d’isolement devant une caméra sur pied, arrive une réminiscence de la webcam tournée vers soi. Sauf que l’image est cette fois projetée sur un écran géant dressé comme un étendard, qui achève de donner aux jumpers l’espace dont ils ont pu manquer. Ultime étape d’agrandissement de leur danse, de belles images surgissent dans un flou où les corps deviennent abstraits, se fondent dans les couleurs de leurs costumes, s’agitent au vent comme sur un drapeau blanc. 

TO DA BONE est un morceau d’Europe placé là, focus à l’est, vers une jeunesse à qui le collectif (LA)HORDE offre une sortie politique. En guise d’image finale, la silhouette noire des onze se découpe sur fond de fumées épaisses comme des gaz lacrymo. Les sauts deviennent soulèvements, début d’insurrection. Prémices d’autre chose, l’aube d’un nouveau mouvement. 

> TO DA BONE a eu lieu le 27 septembre, dans le cadre de la Biennale Charleroi Danse, du 27 spetembre  au 14 octobre