<i>Today</i> de Laurence Yadi et Nicolas Cantillon Today de Laurence Yadi et Nicolas Cantillon © Margot Montigny / Centre Culturel Suisse

Today

Durant un peu plus d’une demi-heure, tantôt soutenue, tantôt poussée par une musique percutante, Laurence Yadi danse seule, explorant les frontières de la transe. Today présenté au Centre Culturel Suisse est un acte minimal d’une rare intensité.

Par Nicolas Villodre publié le 4 févr. 2019

Deux qualités nullement contradictoires illustrent le parti pris esthétique de Laurence Yadi et de son alter ego Nicolas Cantillon, fondateurs de la compagnie 7273. D’une part, la recherche du continuum dansé couronnant une danse ultra-fluide que les deux complices approfondissent par une méthode à l’esprit surréaliste dite du “bon frottement de chaussettes” selon les dires de leur livre-manifeste Multi Style Fuittfuitt. De l’autre, comme dans le cas qui nous occupe, une invitation à la transe, douce, susceptible de dévoiler le corps dans son intimité autant que dans son universalité. Dans ce solo, la composition musicale de Maurice Louca, que l’on eût préféré entendre en live, en sus d’entretenir la transe - une fonction analysée l'ethnomusicologue Gilbert Rouget - joue un rôle essentiel puisqu'elle structure de bout en bout la pièce et amène les changements d’états de danse.

Laurence Yadi est entrée côté cour, strictement vêtue d’une combinaison de travail anthracite, les pieds couverts, comme il se doit, de chaussettes assorties, les cheveux assemblés en une natte finement tressée tombant sur sa nuque. Entre deux deux totems de baffles qui ornent la scène un peu comme des colonnes d’un temple sacrificiel ou, plus vraisemblablement, d’une installation célébrant la fugacité du geste, la danseuse fera du surplace ou presque. Elle s’autorisera un pivotement des pieds vers la droite, à peine perceptible, aux deux-tiers de l’écoulement. Ses mouvements n’ont rien de virtuose.

Après un départ immobile et silencieux, le corps est parcouru de spasmes, de tremblotements, de crispations. Le visage ne feint ni l’inexpressivité de danseuses postmodernes comme Yvonne Rainer et son indifférence calculée, ni une sévérité d’apparence calviniste. La neutralité suisse est plutôt traversée de grimaces, de mines d’hébétude, et même d’inquiétude. Ces traits du visage et ses tensions corporelles brisent donc l’abstraction de la danse et atteignent le déclencheur non figuratif de la transe, nous retrouvons là Gilbert Rouget pour qui les mimiques ont pour fonction de “manifester l’état de possession”. Les expressions et doigts tendus de la danseuse ne proviennent donc pas de la technique de pointing venue du Hip-hop mais signalent plutôt la descente d’une entitée spirituelle dans le corps de la danseuse, officiante et possédée tout à la fois.


> Today de Laurence Yadi et Nicolas Cantillon a été présenté du 29 au 31 janvier au Centre Culturel Suisse dans le cadre du festival Faits d’Hiver