<i> Tourista </i> de Tanguy Malik Bordage, Tourista de Tanguy Malik Bordage, © Adeline Moreau
Critiques Théâtre

Tourista

Avec Tourista, sa deuxième création, Tanguy Malik Bordage nous invite à nouveau dans les méandres d'un cerveau en surchauffe. 

Par Aïnhoa Jean-Calmettes publié le 12 nov. 2018

Un deuxième spectacle, c’est toute une affaire. Avec Tourista, Tanguy Malik Bordage ne passe pas seulement un cap, il opère une mue. On y retrouve les ingrédients de sa première création, Projet loup des steppes, une once de radicalité et une tonne de maîtrise en plus. Même imagination hallucinogène. Même maîtrise de l’image et de l’espace scénique : où des sacs en plastiques remplis de guirlandes lumineuses deviendront des braises de fakir. Et toujours cette narration en cut-up qui fait valser les tableaux disparates et plonge les spectateurs dans un rêve semi-conscient. Il y en a encore trop, des images, mais cette fois, ce n’est pas pour épuiser le sens ou provoquer le spectateur, c’est parce que lorsque l’on se saisit du deuil de sa mère, il y aura toujours trop à en dire.

Là où Projet loup des steppes avait besoin de la béquille de la scénographie pour switcher d’un univers à l’autre, Tourista tient sans. Unité de lieu, donc : des toilettes publiques, comme on en croise dans les aéroports ou les lycées. Lieu de retour de tous les voyages, dans le temps comme dans l’espace, espace de surgissement de tous les monstres On y chie, danse, bade, snife des rails ou croise des miroirs dans lesquels on est bien obligé, un jour ou l’autre, de se regarder en face. Et c’est d’ailleurs un peu de ça dont il s’agit dans Tourista. Partant d’un événement traumatique, la mort de sa mère renversée par une voiture à Pondichéry, Tanguy Malik Bordage nous brinqueballe dans les méandres neuronaux de son alter-égo artistique. Dans cette cervelle quasi épileptique, tout cohabite sans hiérarchie, et les registres n’ont pas peur les uns des autres. Où après une scène de rupture monumentale, il sera d’une évidence limpide de voir un vieux hippie sur le retour débarquer en sifflant, installer sa serviette, se badigeonner de crème, puis entamer « Imagine » au micro. Où au cœur de la fête, il est possible d’avouer enfin n’être qu’une arnaque.

 

p. Adeline Moreau 

 

« Au théâtre, tout est possible. On a une boîte noire pour réinventer le monde ». Dans sa rêverie qui ne se refuse aucun caprice de mise en scène, Tanguy Malik Bordage n’oublie pourtant le monde à aucun instant. Il traque les petites lâchetés quotidiennes, les renoncements, la médiocrité et l’hypocrisie des grands discours. La charge n’est jamais monumentale car la trahison est sournoise. Elle se joue dans des détails, des petites phrases comme : « C’est dingue, vous n’avez rien (vous, les Indiens) et pourtant vous gardez toujours le sourire » ou bien « Être de gauche, pour moi, c’était être du côté des plus démunis. Mais aujourd’hui je déteste les pauvres (…) Alors je m’invente des petits combats, je ferme l’eau quand je me lave les dents et j’utilise l’écriture inclusive. »

En adaptant Herman Hesse, le metteur en scène pouvait se permettre de sauter à pieds joints dans la critique la plus acerbe de la société de consommation : il avait son manteau d’ironie pour se protéger du ridicule. Avec Tourista, il avance sans filet. S’il pousse toujours aussi loin l’absurde de son humour caustique – jusqu’à imaginer Astérix et Obélix se renvoyer la prime du plus grand pervers narcissique –, il s’autorise aussi un retour au « sol raboteux du premier degré ». Dans les dialogues entre le fils et la mère disparue, adhérer à l’émotion pure et montrer la crudité banale des plaies devient possible. Pour alléger le poids des sentiments, il faut savoir les mettre à bonne distance. Ce n’est sans doute pas un hasard si, cette fois, l’acteur-metteur en scène passe le plus clair de son temps à nos côtés, dans les gradins.

 

 

> Tourista de Tanguy Malik Bordage, jusqu'au 15 novembre au TU, Nantes ; le 12 février au Théâtre de Vanves