Capture d'écran de Journal du Brise-lames de Juliette Mézenc et Stéphane Gantelet © D. R.
Critiques arts visuels littérature

Le Journal du Brise-lames

Juste à temps avant le « reconfinement » général, au festival Extra !, Juliette Mézenc et Stéphane Gantelet ont élargi les horizons de la poésie en lançant sur orbite leur « Objet Littéraire Non identifié ».  Le texte s’y recompose sans cesse, entre livre et jeu vidéo.

Par Natacha Margotteau publié le 20 nov. 2020

 

 

 

« On dirait que le brise-lames n’est pas une personne ni même un personnage mais on dirait qu’il a une voix, non... deux, plutôt trois, on va dire : plusieurs voix.

(...)

On dirait que, vu son âge, il n’a pas toute sa tête et on dirait que c’est tant mieux. S’il divague. Que c’est dans sa nature. 

(...)

On dirait que le brise-lames ne ment pas même lorsqu’il invente. On dirait qu’il ne raconte pas d’histoires, lui. »

 

C’est avec cette ritournelle enfantine que la voix de Juliette Mézenc nous invite à entrer dans un univers numérique créé à partir de son Journal du Brise-lames. Un poème épique inspiré par la construction en béton qui protège le port de la ville de Sète contre les vagues, et dont Stéphane Gantelet reconstitue les entrailles en images de synthèse. Depuis plus de 15 ans, les deux artistes, férus de mécanique quantique, flirtent avec des pratiques poreuses, qu’on appellerait transmédias, et explorent l’idée de bug, de décohérence. Juliette Mézenc a une riche histoire d’écriture numérique (de son blog à publie.net) et Stéphane Gantelet, sculpteur, est passé du bronze à la 3D avec Étant donnée, une œuvre en ligne, réalisée en collaboration avec Cécile Portier. Au festival Extra !, l’auteure et le plasticien présentent leur vidéo-poème dans une pièce sombre en accès libre – immersion sensorielle garantie. Au fil de l’écriture liquide et tempétueuse de Juliette Mézenc, on se laisse surprendre par les formes enveloppantes de l’édifice portuaire, jusqu’à nous rallier à une évidence : le Brise-lames de Sète est formidablement vivant. On le croyait immobile ; il respire délicatement. On le croyait solitaire ; il fourmille d’interstices comme autant de refuges. On le croyait fermé ; il nous parle de ce et ceux que l’on ne voit pas, d’une autre temporalité, d’autres histoires au rythme des mouvements incessants de la mer.

 

Le premier FSP littéraire

À la manière d’un jeu vidéo qui se joue à hauteur d’homme, vous entrez dans un texte sonore et visuel, incarné par un monde en 3D qui se déploie au rythme de votre déambulation, libre. Vous décidez de votre parcours qui s’invente au fur et à mesure de votre progression. Vous évoluez d’une cartographie de territoire à une cartographie de texte, disposé en bulles de lectures, à lire ou à écouter. Dans chaque zone de texte, des événements sont programmés, les barres de vie sont devenues des barres de lecture. Loin d’être une simple adaptation, Le Journal du Brise-lames est une œuvre hybride qui procède par accumulation et condensation : « Il sagissait dallier deux désirs clairement formulés : celui de déployer le texte du Journal du Brise-lames dans un univers de jeu vidéo 3D et celui de “jouer” avec les codes et lesthétique de celui-ci », précise Juliette Mézenc. Son complice, Stéphane Gantelet, poursuit : « Le texte suggère des images, une architecture ainsi quune circulation. Le jeu – et ses possibilités –, génère dautres formes textuelles. Les allers-retours sont permanents et nous font nous poser de nouvelles questions artistiques, qui repoussent les limites de nos pratiques. On a juste envie de créer cette “autre chose” dont on ne sait pas encore très bien nous-mêmes ce que c’est ! » Si ce n’est une expérience de basculement vertigineux.

 

 

 

> Le festival EXTRA ! a eu lieu du 11 au 27 septembre au Centre Pompidou, Paris