Si c'était de l'amour de Patric Chiha
Critiques Danse cinéma

Si c’était de l’amour

Documentaire rythmé, Si c’était de l’amour de Patric Chiha sonde les coulisses de la pièce de Gisèle Vienne, Crowd. Une free-party chorégraphiée pour quinze danseurs qui évoluent au ralenti sur des beats techno, acides et industriels. À voir en ligne dans le cadre du festival de cinéma Best of doc.

Par Nicolas Villodre publié le 25 févr. 2021

L’auteure Gisèle Vienne, à la fois metteuse en scène et chorégraphe, a besoin sinon d’un livret, du moins d’une dramaturgie pour transmettre son propre message. Le texte ou le prétexte lui est fourni depuis des années par Dennis Cooper, un écrivain gore, hardcore, sans aucun tabou, inspiré par la culture queer et punk. L’âge d’or post-adolescent, jadis abordé par les films de Jean Cocteau, Kenneth Anger, ou avec James Dean continue de fasciner l’ex-marionnettiste.

Crowd, sa création chorégraphique captée par le réalisateur Patric Chiha dans le documentaire Si c’était de l’amour, garde la trace d’un refoulé textuel de l’auteur américain. À l’arrière-plan, au-delà de l’apparence abstraite de suites gestuelles, on devine la trame ou le sous-texte exprimé par la quinzaine de danseurs convoqués sur scène. Une crowd soit une foule, dont le côté hippie n’est pas totalement estompé par l’esprit punk et techno qui l’a supplanté dans les années 80. Une ambiance que restitue la playlist due à Peter Rehberg, admirablement mixée par Mikaël Barr.

 

 

Au cœur de la rave

La pièce est moderne par son contenu débridé et par son analyse pointue des phénomènes de rave et de transe, incarnés par les danseurs dans un ralenti constant, une décélération et des effets visuels de stop motion. Son objet étant narratif et même représentatif, le film Si c’était de l’amour se devait d’être le plus transparent possible, jusqu’à se faire oublier ou presque. Patric Chiha et son équipe se sont insinués dans les coulisses des théâtres ayant programmé Crowd en 2018. Au cœur de l’action, la caméra nous rapproche des protagonistes, elle nous permet d’assister à quelques moments de répétition, de voir ainsi la chorégraphe et les danseurs "au travail". Il va sans dire que les finitions et les indications de Gisèle Vienne sont justes et fines. Et que le film n’est pas une simple captation de spectacle.

On peut dire que d’une façon générale ce film respecte la danse. D’une part, l’objectif de la caméra s’accommode au clair-obscur décidé par l’éclairagiste de la pièce, Patrick Riou. Puis, le réalisateur n’use que de plans fixes, veillant à éviter toute confusion ou agitation pouvant parasiter le mouvement. Et d’autre part, si l’on excepte l’entame énigmatique du film, avec un technicien aspergeant les danseurs avant leur entrée en scène et sa conclusion avec Chiha s’autorisant une apparition fugace demandant à la chorégraphe : « Ça te dit qu’on danse ensemble pour la fin du film ? », le hors champ est de règle. Grâce au montage qui alterne séquences de danse et subtils commentaires d’une partie des interprètes sur le rôle qu’il leur a été demandé de jouer, le film trouve sa propre rythmique. On n’y sent aucun temps mort. Pas même après l’exténuante épreuve physique de tous ceux qui en sont les héros.


> Si c’était de l'amour de Patric Chiha le 8 mars à 20h suivi d'une rencontre avec le réalisateur sur La 25e heure dans le cadre du festival Best of doc ; disponible en VOD sur Arte ou La toile