Nobody de Cyril Teste. Nobody de Cyril Teste. © Photo : Simon Gosselin.
Critiques Théâtre

Tout est sous contrôle ?

Cyril Teste / MxM

Quelque part entre la pensée de Bernard Stiegler et le Fight Club de Palahniuk se trouve Nobody, d’après les textes de Falk Richter, adapté par Cyril Teste et son intrépide Collectif MxM. Critique et rencontre avec un metteur en scène de la nouvelle création.

 
Par Théophile Pillault publié le 26 janv. 2016
 

 

D’abord, il y a le dogme.

Du moins son rappel : sur un vaste écran, centré juste au-dessus du plateau, un texte défile. Par son entremise, le metteur en scène Cyril Teste y égrène, avant la pièce, les règles de forme de son néo-dogme, à la façon du célèbre manifeste danois de 95 : “La performance filmique est une forme théâtrale, performative et cinématographique ; La performance filmique doit être ci ; ne doit pas être ça.” Un défilé d’orthodoxie en guise d’apéro, sept commandements un peu chiants mais nécessaires semble-t-il. À l’image du dernier d’entre eux, qui précise : “Le temps du film correspond au temps du tournage”. Spectateurs, désormais nous savons : ce que nous verrons sur scène, ce qui sera filmé, ce qui sera diffusé et mixé, toutes ces choses se tiendront dans le même temps théâtral. Représentation, fabrication et projection d’un film en temps réel, voilà le cœur de cette étrange performance filmique annoncée.

Symbiose corporate

C’est sur cet écran que sont projetés des plans filmés juste en dessous, sur scène : un plateau séparé du public par des parois de verres derrière lesquelles une coupe d’un étage de bureau est finement reconstituée. L’immersion dans ce terrarium moderne est immédiate. L’angoisse aussi. Voilà une “boite”, une vraie, où photocopieurs, ordinateurs, tailleurs irréprochables, chemises parfaitement repassées, armoires à dossiers ou téléphones-harceleurs composent le biotope. Un biotope de poche contenu, sous l’œil de caméras. Et en apparence sous contrôle. Une symbiose corporate d’ailleurs bien connue de tout ceux qui ont déjà expérimenté l’enfer des configurations bureautiques dites “en Open Space” : un agencement des postes de travail où chacun voit l’autre, un espace débarrassé du moindre angle mort, un set-up encore plus éclairé qu’un shooting de mode, sans ombre, sans abri, ni retraite. Un espace sans faille.

Je suis un excellent produit

C’est au cœur de ce laboratoire, propice à la délation ainsi qu’à toutes les paranoïas, qu’une jeune équipe spécialisée en restructuration d’entreprise s’agite. Ils apprécient, auditionnent, notent, évaluent, licencient. Et ça bosse dur. Parmi eux, Jean Personne dit le texte du dramaturge allemand Falk Richter. Progressivement, le consultant rasé de près va baisser la garde, perdre pied, essayer de se débattre puis laisser son passé exploser à la surface lissée de ses relations d’entreprises. Les psychologies chancelantes de ses bots-collègues sont, elles aussi, examinées : le spectateur découvre alors une jeunesse de snipers automatisés, qui ne parviennent plus à résister malgré leur cynisme. Une jeunesse sans patrie, vidée d’humanité, prête à tout sacrifier sur l’autel de la carrière et d’évaluations honorables. Nobody oscille entre fiction et vidéo d’entreprise, la narration est terriblement fluide, vaporeuse. Pourtant, la menace du burn-out est prégnante : le pétage de plomb menace à chaque minute et les économies libidinales, intenables, explosent en baisers de couloirs ou coïts de bureau.

Le benchmarking au plateau

Il y a du Tyler Durden dans ce Jean Personne. L’espace bureautique vicié et glaçant est ici déconstruit en angoisse, mais aussi avec force humour et violence. Le Fight Club de Palahniuk n’est pas loin. Tout comme le duo Charlet & Lavaine, pères-fondateurs de la cultissime C.O.G.I.P. de Canal +, actuellement en train de cosigner la suite de 99 francs, dont vous pourrez retrouver quelques similitudes avec Nobody : “À chaque fois que nous travaillons sur un sujet, nous établissons sa cartographie” explique Cyril Teste. “Conférence, ouvrages, documentaires, films, nous nous penchons sur tout ce qui a été fait. Au fur et à mesure que nous avançons, cette grande photographie va se préciser sur un regard. Cette subjectivité, j’ai souhaité la pousser vers l’absurde.

 

Un absurde né d’une solide base documentaire puisque Nobody est tiré de témoignages tout à faits réels : “Un réel amplifié d’une dimension fictionnelle, irrationnelle. Palahniuk et Kounen ont été cités, mais j’ai envie de parler de David Lynch pour la distorsion temporelle, fondamentale dans la performance. J’avais envie de remettre en cause la chronologie du personnage. Travaille-t-il le matin ? Le soir ? A-t-il vraiment dormi ? Cette nouvelle temporalité, née de l’hyper connectivité, de l’auto-entreprenariat comme de ce fameux benchmarking, s’impose désormais à nos corps modernes. Distordue, dilatée, elle fait également irruption dans la pièce, où l’univers du travail et la sphère privée s’entrechoquent violemment.

Une autre création est possible

J’aime aussi invoquer le travail de Stéphane Brizé, réalisateur entre autres de La loi du marché. Bien que nos approches diffèrent, nos propos sont les mêmes. L’idée de produire, de travailler ensemble différemment. Dire : l’engagement doit partir de l’intérieur. Dire : une autre création est possible. Une création engagée, capable de réinventer sa propre écriture, renouveler sa méthodologie, penser de nouveaux schèmes économiques pour peut-être pouvoir livrer des lectures différentes du monde. Comment dénoncer un système qui, de toute façon, est capable d’avaler de très importants volume de critiques, sans ciller ? Comment produire une œuvre engagée, une œuvre-manisfeste, à l’aune d’évolutions et de bouleversements majeurs dans les champs de la communication, de la culture, des rapports humains ? Voilà mes sujets.

La suite demain matin au bureau, à huit heures pétantes devant le photocopieur.

 

Nobody, le 28 janvier au Canal, Redon ; les 3 et 4 février au TAP, Poitiers.

Tête Haute - dédié au jeune public -  du 7 au 9 mars à la Scène nationale de Chalon-sur-Saône ; les 29 et 30 mars au théâtre de Lorient et les 15 et 16 avril au Théâtre les passerelles, Pontault Combault.

Ctrl-X, le nouveau projet de Cyril Teste et du collectif MxM sera en création au Poche de Genève du 11 avril au 1er mai 2016. Il y sera question d’hyper connexion, d’errance numérique, de réalité et d’écriture augmentée.