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Critiques Théâtre

Trilogie de la vengeance

Malgré un dispositif scénographique brillant, Simon Stone ne parvient pas à transcender les violences faites aux femmes convoquées dans sa Trilogie de la vengeance.

Par Copélia Mainardi publié le 19 avr. 2019

La structure est sans faille. Trois espaces autonomes, trois lieux distincts, trois actes : le triptyque était annoncé dès le titre. Un public divisé en trois groupes pour trois fois cinquante minutes de spectacle – format de concentration idéal – tandis que les acteurs jouent trois fois la même séquence. Le pari était audacieux. Concevoir non seulement un dispositif technique qui permette aux comédiens d’être partout à la fois mais en plus, imaginer une distribution tournante pour les sept comédiennes, et surtout, penser une trame qui puisse se lire dans trois ordres différents sans rien perdre de son efficacité narrative.

Le spectateur éprouve une forme de jubilation à la découverte successive de ces espaces scéniques, tous très différents. La partie située dans une agence de voyage est en bi-frontal – sorte de promontoire au milieu de deux groupes de spectateurs se faisant face – et c’est aussi celle qui concentre le plus d’allées et venues, ce qui crée un effet de défilé - renforcé par l’exhibition du corps masculin laissé au milieu, point focal de la vengeance. À l’inverse, c’est un dispositif frontal traditionnel qui accueille l’espace du mariage, où est reconstitué de manière extrêmement naturaliste l’intérieur d’un restaurant vietnamien. Les personnages y évoluent entre dedans et dehors (la rue et le restaurant) avec un jeu d’inversion entre les espaces donnés à voir : ce qui est visible pour le public, ce sont les « coulisses » du mariage, ce qui s’y passe en marge, tandis que la salle de réception reste en hors champ.

Ce dispositif est représentatif de la structure générale : on ne nous montre que la partie émergée de l’iceberg, tandis qu’on ne peut s’empêcher de penser à l’agitation qui doit régner en coulisses – tant en termes de déplacements, de changements de costumes que d’importance des techniciens dont le rôle est plus que jamais essentiel. Le dernier espace recrée quant à lui une chambre d’hôtel de manière minutieuse. Ce huis-clos séparé du public par des vitres est sans doute le plus réussi, convoquant une sensation proche du voyeurisme puisqu’on est aux premières loges du seul espace relevant de l’intime.

La scénographie, l’attention au détail, l’aspect naturaliste de la mise en scène évoquent un univers cinématographique bien plus que théâtral. La présence de vitres qui isolent les lieux du public rappelle bien sûr l’écran de télévision. Flash-backs, ellipses, rebondissements, twists narratifs ; la structure paraît calibrée sur nos séries habituelles. Mais c’est compter sans une différence de taille : le refus d’utiliser la vidéo, dispositif pourtant très prisé au théâtre ces derniers temps. En ne tombant pas dans cet écueil, le jeu sur les codes et les frontières du genre que s’autorise Stone est réellement intéressant.

 

Machisme réactualisé 

Il est toutefois regrettable que cette forme explosive ne suive pas sur le fond. Le projet permettait pourtant de l’espérer, le metteur en scène opérant une réactualisation des mythes de l’époque élisabéthaine qui ont marqué notre époque, convoquant Shakespeare, Middleton, Ford et de Vega pour les réadapter librement, à travers une écriture de plateau et une langue contemporaine épurée de tout anachronisme.

La violence misogyne est bien là, tout comme la vengeance et la dimension tragique – les comédiens jouent sur les identités assignées, incarnant parfois un même personnage et sa descendance, ce qui renforce l’idée de cycle – mais on ne sent pas de réappropriation par les femmes de leur histoire et leur souffrance. Il manque une transformation effective de ce matériau conséquent. Les ingrédients du drame élisabéthain sont présents, mais c’est par pur divertissement qu’on souhaite connaître le fin mot de l’intrigue, et il nous manque une transcendance de ces siècles d’histoire au cours desquels la femme a été assujettie au désir, aux fantasmes et au regard masculin. Tout converge finalement vers ce double personnage de « salaud » (Jean-Baptiste et son père Arnaud) et si vengeance il y a, elle n’est pas suffisante pour inverser la tendance, renverser le circuit de transactions entre sexes et faire naître une nouvelle symbolique féminine.

Pire, il semblerait qu’en voulant tenir compte de cette tradition machiste, Simon Stone prolonge cet héritage dans une version actualisée, sans doter son texte de la dimension féministe qu’il souhaite lui conférer. L’ambiguïté morale induite par l’ordre aléatoire nous garde heureusement d’une trop grande sévérité ; notre point de vue sur l’action des personnages tient quasi-exclusivement à la chronologie, la manière dont l’histoire nous est présentée. Cette impossibilité de poser une morale dogmatique est bienvenue : elle tient cependant là encore à cette mécanique scénographique parfaitement huilée.

 

> Trilogie de la vengeance de Simon Stone, jusqu’au 21 avril au Théâtre de l’Odéon, Paris