<i>Tristan</i> d'Eric Vigner, Tristan d'Eric Vigner, © Alain Fonteray.
Critiques Théâtre

Tristan dans la fosse

Eric Vigner

En mêlant vingt ans de mises en jeu au « matériau Tristan », Éric Vigner souffle sur les braises du mythe.  

Par Jean-Louis Perrier publié le 14 févr. 2017

Les grands récits mythiques sont à jamais inachevés. Qu’ils nous aient été livrés en bloc ou en fragments
ne change rien à l’affaire, tant ils laissent de pans à écrire sur le champ. Ils s’imposent d’autant mieux qu’ils sont en expansion, comme l’univers, comme leurs univers. À chaque instant, ils viennent frotter de leurs propres réalités les réalités du moment, les corps collectifs et les sentiments individuels. Ils les pénètrent, les habitent, les transforment, avant de les emporter dans la spirale de temporalités cycloniques qui balaie les territoires et les époques. Giraudoux peut numéroter les Amphitryon, il sera toujours loin du compte. De notre compte. Auteurs et spectateurs, ou spectateurs- auteurs. Les mythes sont braises sous la cendre, ils s’enflamment au moindre souffle, cet aliment premier du théâtre.

Pour avoir laissé des empreintes écrites il y a plus de huit siècles, Tristan – le Tristan d’Iseult et le Tristan du roi Marc – ne déroge pas à cet appel d’air. Lorsque l’auteur- metteur en scène Éric Vigner s’est averti de sa présence, il était déjà chez lui en lui, il s’y était développé, affirmé. Tristan revendiquait sa part de plateau, avec ses compagnons
de fortune et d’infortune, non dans l’illustration d’une geste ancienne, mais fort de son actualité, celle d’une jeunesse vaillante quoique prompte
à la mélancolie, capable de manier des épées plus grandes qu’elle pour affronter l’Ogre de l’horreur mondialisée et cependant impuissante à réduire la forteresse du « père ». Marc tenait la place, nul philtre ne dissoudrait la Loi. Les amants, Tristan et Iseult, seraient conjoints dans la mort. Ils la trouveraient après l’avoir longuement côtoyée, rivage d’abord incertain, puis port des résignations fermé aux tempêtes amoureuses.

Photo : Alain Fonteray

À Tristan, à Iseult et à Marc, Éric Vigner a tendu un unique miroir à trois faces. À tout instant, chacun ne peut pas ne pas y voir un peu des autres. Les trois sont un. Les yeux dans les reflets des yeux, Marc le leur dit. Un seul cheveu doré d’Iseult suffit à nouer l’équilatérale trinité des passions. Un cœur qui bat à
trois temps, rappelé dans le triangle tatoué sur le corps de Marc, comme dans les itinérances de Tristan entre Bretagne, Cornouailles et Irlande. Un triskell invisible ne cesse de tournoyer dans l’espace, emblème d’une identité reprise au vol. Dans ses volutes, chaque personnage inscrit son double, son revers, le héraut de ses propres signes, des moments où il s’est posé dans les consciences. Iseult, femme soumise à la bure du mariage, est aussi cette rockeuse en armure, chevalière d’une imagerie contemporaine qui n’ignore ni les blockbusters, ni l’adresse des plateaux télé, ni les cheminements théâtraux d’Éric Vigner.

Dans les citations, emprunts, variations (de décors, de costumes, de textes venus de Duras, de Hugo, de Maeterlinck...), dans l’art des lumières et de la direction d’acteurs, ce Tristan trace la résultante complexe de vingt ans
de mises en jeu. La scène est une autre cour, siège d’un syncrétisme tout contemporain, avec son bouffon blafard, Monsieur Loyal de tradition, ses courtisans diserts en calom-nies, des Rosenkrantz-Dupont et Guildenstern-Dupond, qui entrou- vrent les portes Shakespeare en agitant le mouchoir de Desdémone, imbibé d’amour et de mort, philtres qui interdisent le retour à soi. Le droit divin – même Dieu est interrogé, dans les termes de Duras – est celui du théâtre, au service d’une jeunesse éclatante que les acteurs n’ont pas à jouer, tant elle s’est imposée ces dernières années dans le travail d’Éric Vigner, dans son Académie internationale autant que dans les liens tissés avec Christophe Honoré ou Frédéric Boyer : « L’amour, comment dire, ne se dit pas. L’amour, comment faire, ne se fait pas, écrit ce dernier. Il n’y a que la jeunesse – ce meilleur de nous-mêmes – il n’y a qu’elle pour se jeter dans la fosse et voir aussitôt la beauté dévorée sous ses yeux. »

 

> Tristan d’Éric Vigner a été créé au Grand théâtre de Lorient le 4 novembre 2014.

Du 21 au  26 février au T2G, Gennevilliers