<i>Tristan et Isolde</i> mes par Peter Sellars et Bill Viola © Vincent Pontet

Tristan et Isolde

De nouveau repris à l’Opéra-Bastille, le Tristan et Isolde de Wagner mis en scène par Peter Sellars et Bill Viola incarne un rituel crépusculaire, galvanisé par la direction musicale de Philippe Jordan, qui renoue avec l’ambition d’œuvre d’art totale de l’auteur original.

Par David Sanson publié le 1 oct. 2018

N’en déplaise aux esprits chagrins, cette production de Tristan et Isolde de Richard Wagner confiée en 2005 au metteur en scène Peter Sellars et au vidéaste Bill Viola, en association avec le Los Angeles Philharmonic, s’est décidément imposée, comme l’une des plus incontestables réussites du « règne » de Gérard Mortier à la tête de l’Opéra de Paris (2004-2009). Reprise pour la 4e fois cette saison à l’Opéra-Bastille, cette relecture frappe toujours par la cohérence de ses partis pris scéniques et visuels, au diapason d’une réalisation musicale de haut vol : elle rend pleinement justice à cette « action en trois actes » qui, avant d’être la plus avant-gardiste des partitions wagnériennes (l’accord inaugural de l’œuvre, dit « accord de Tristan », par son ambiguïté tonale, son androgynie musicale, débouche sur un prélude qui s’aventure aux confins de la tonalité), est surtout un sublime et vibrant chant d’amour, dont Sellars et Viola amplifient magistralement la dimension spirituelle.

C’est dans les années 1850 que Wagner mit de côté son travail sur l’opéra Siegfried pour se consacrer à un sujet plus en phase avec son obsession du moment : le livret qu’il rédige lui-même à partir de la légende médiévale celtique de Tristan et Iseut est une transposition idéalisée de l’histoire d’amour contrariée qui le lie à la poétesse Mathilde Wesendonck, l’épouse de son protecteur et mécène, Otto Wesendonck, dont le personnage du roi Marke serait l’avatar opératique… (Notons que lorsque Tristan et Isolde sera créée – en 1865 à Munich sous la direction de Hans von Bülow –, Wagner est engagé dans une autre histoire d’amour adultérin avec l’éppouse de ce dernier, Cosima von Bülow. Après la naissance d’une enfant naturelle prénommée… Isolde, Cosima finira par épouser le compositeur ; et c’est elle qui, en 1886, signera la mise en scène de la création de l’ouvrage à Bayreuth.)

 

 

Forces mystiques et élémentaires

« Pour réaliser leur amour dans sa plénitude, Tristan et Isolde doivent finir par transcender la vie elle-même. Ce thème de la nature spirituelle de l’amour humain est des plus anciens et, remontant au-delà des origines médiévales des légendes celtes, plonge ses racines au cœur de la tradition hindouiste et bouddhiste du tantra, immergée dans l’inconscient culturel occidental », déclare Bill Viola. Cette première incursion dans le domaine opératique, sinon musical – il a collaboré aussi bien avec le pianiste David Tudor qu’avec le groupe Nine Inch Nails –, paraît tomber sous le sens. On trouve dans Tristan et Isolde cette même force mystique et élémentaire qui est à l’œuvre dans son travail, dont un certain nombre de traits caractéristiques – l’eau, le feu, les corps immergés, la peinture ancienne – sont ici convoqués. La vidéo qui accompagne quatre heures durant, miraculeusement synchrone, la geste des amants, semble offrir de celle-ci le reflet métaphorique et spirituel, à la façon d’un retable. « Les images en mouvement vivent dans un domaine qui se situe quelque part entre l’urgence temporelle de la musique et la certitude matérielle de la peinture. », poursuit Bill Viola. Dominant les protagonistes, elle ferme un plateau que Peter Sellars a choisi de laisser nu ou presque, et dont seul les éclairages découpent l’espace ; plateau que sa mise en scène d’une absolue sobriété n’hésite pourtant pas à ouvrir sur la salle, répartissant par moment les chanteurs ou les musiciens au milieu du public, en particulier dans la sidérante conclusion de l’Acte I. Il s’agit pour Sellars, ainsi qu’il l’expliquait à Bertrand Dermoncourt en 20051 d’essayer « de créer une nouvelle religion, de nouveaux rituels, mais sans l'intervention d'une Église. Dans Tristan, [Wagner] essaie de montrer le caractère sacré de la vie humaine et de l'amour. Il interroge le sens de nos existences, tente aussi de définir les liens qui unissent la sexualité et l'énergie spirituelle... » Certaines images impriment ainsi durablement l’âme et la rétine : accompagnant le fameux duo de l’Acte II (un zoom arrière révélant une femme allumant un à un des rangées de cierges et la lente apparition d’un bout de ciel rose au-dessus de la mer)

De ce poème crépusculaire, tragique et vibrant, Bill Viola et Peter Sellars tirent un rituel nocturne, intimiste et monumental, qui exalte à la fois le souffle mystique et mythique de l’opéra et la dimension d’« œuvre d’art totale » constitutive du projet wagnérien. En cela, ils sont aidés par la direction au cordeau, pleinement habitée, de Philippe Jordan, le maître des lieux. Et bien sûr, d’abord et avant tout, par des chanteurs que le parti pris minimaliste adopté par Sellars voue à une présence hiératique des plus malaisées à tenir, surtout durant quatre heures. Suppléant au duo Ben Heppner/Waltraud Meier de la création, le couple formé par Andreas Schlager et Martina Serafin se révèle prenant de bout en bout : l’abattage du premier, en particulier, impressionne, quand la seconde s’avère par endroits encore un peu juste pour ce rôle XXL. Mais c’est surtout de l’immense, René Pape que l’on se souviendra, qui en à peine plus de deux airs, dans le rôle du roi Marke, parvient à déployer une palette d’expressions et d’émotions absolues. Cela aussi s’appelle la grâce.

  

1. Bertrand Dermoncourt, « Wagner au XXIe siècle », L’Express, le 25 mars 2005

 

> Tristan et Isolde de Richard Wagner, mes par Peter Sellars et Bill Viola, jusqu’au 9 octobre à l’Opéra-Bastille, Paris