<i>L'oeil, la bouche et le reste</i> de Volmir Cordeiro L'oeil, la bouche et le reste de Volmir Cordeiro © Alain Monot

Starisation et modestie

Volmir Cordeiro / Carolina Cifras

Le Brésilien Volmir Cordeiro signe une pièce magistrale sur le rôle du regard, plus largement du visage, dans la danse. L'option modeste, travaillée par la Chilienne Carolina Cifras, interroge plus. 

Par Gérard Mayen publié le 9 mars 2017

Si une critique tenait du rapport d'inspection, on aurait su très vite quoi écrire à propos de la pièce L'œil, la bouche et le reste, de Volmir Cordeiro. Laquelle vient tout juste d'être créée dans le cadre de l’édition 2017 du festival Dañsfabrik à Brest. De ce jeune chorégraphe brésilien, issu de la fameuse compagnie de Lia Rodrigues, passé ensuite par le CNDC d'époque Huynh, et par le département danse de l'université Paris VIII, on n'a jamais été déçu en terme de folle acuité de la présence, sculptée sur une morphologie aussi segmentée qu'interminable, et rayonnant d'une intelligence politique des enjeux actuels de l'art chorégraphique.

Ces acquis une fois enregistrés, on pourrait réagir à l'instar de certains professionnels entendus à Brest : par exemple, noter que pour la première fois cet artiste chorégraphie pour quatre interprètes (dont lui-même sur le plateau). Soit un vrai challenge professionnel, que de le voir obtenir un niveau exigeant et homogène au sein de cette distribution, alors même qu'on pouvait craindre une disparité au regard de son propre talent de performeur, si singulier, qu'on vient d'évoquer.

À vrai dire, on n'était guère inquiet en ce qui concerne Marcela Santander Corvalan, qui a déjà fait précédemment la paire à son côté, dans un duo cosigné sous le titre Époque, haut la main. Calixto Neto et Isabela Santana la rejoignent sur le plateau, dans ce quatuor qu'est  L'œil, la bouche et le reste. Ces compatriotes de Cordeiro, eux passés par la formation ex.e.r.ce au CCN de Montpellier, ont trouvé un exact niveau de justesse équivalente.

Les trajectoires sont vives et nettes. Elles emportent le regard, que piquent des gestuelles rares, des pas balayés, ou sauts, latéraux. L'espace est rythmée de façon très savante, dans la répartition entre éclats solistes et écoute irréprochable, maillée sur un jeu d'adresses de regard au public. Les segmentations sont angulaires, nettes. Les expressions abondent, très assumées autant que tenues. On pourrait parler d'un expressionnisme froid, affranchi de surcharge bouillonnante, en quoi, faute d'en être bien sûr, on hasarderait l'hypothèse d'une spécificité latino-américaine et contemporaine.

 

Ce qui fait visage

Et ce n'est pas que question de style. Le projet annoncé par le chorégraphe excite la curiosité intellectuelle. Il veut interroger la place des yeux, de la bouche, de la main, de ce qui fait visage plutôt que figure dans la danse, mais sans que l'un n'ignore rien de l'autre. Ce projet est tout à fait rare. Une certaine doxa contemporaine a répandu l'idée d'un masque neutre des visages d'interprètes, au profit d'une lecture étendue à tout le corps, affranchie d'injonctions psychologiques.

On ne peut plus penser ainsi. Les théories contemporaines de la perception conduisent à considérer  la fonction perceptive comme performative en elle-même. Aucune illusion de neutralité ne tient, si les organes des sens sont en fait actifs, et culturellement indexés, dans leur réception même. Les acquis de l'art-performance s'en sont mêlés de surcroît. Il n'est plus aucune présence consciemment investie sur un plateau qui ne soit pas toujours déjà énonciatrice d'un potentiel fictionnel, à commencer par l'autofiction. Etc.

On se réjouissait d'avoir à explorer tout cela, guidé par un chorégraphe qui nous indique fort justement : « Contrairement à l'idée selon laquelle voir signifierait gagner ce que l'on voit, acquérir, maîtriser ; cette pièce s'articule autour des notions de non-saisissement, de dispersion, dépassement, débordement, de l'incalculable faculté de capter ici mais pas là-bas, du partiel, du fragment, du déjà ailleurs. » Pour une telle exploration, on s'attendait donc à du doute, du risque, de l'étonnement, voire de la remise en cause.

Mais ce n'est pas ce qui nous est parvenu. À l'image de l'extraordinaire apprêt des costumes et maquillages, quelque chose de si brillant s'est imposé au regard dans L'œil, la bouche et le reste, que nous serons restés dans l'incapacité de sonder la complexité censée travailler derrière la perfection formelle. On espéra alors que l'exposition montrée à l'espace d'art contemporain La Passerelle, conçue par le même Volmir Cordeiro sur le même thème, nous accorde une seconde chance d'entrer dans cette matière. Las, elle nous aura paru plutôt inconséquente.

Comme nous ne doutons pas du potentiel exceptionnel de Volmir Cordeiro sur la scène actuelle, on lui souhaitera de ne rien perdre du doute, et se garder à distance des logiques de starisation accélérée, qu'on voit rôder autour de lui. Puisse-t-il s'épargner les errements d'un Chaignaud dans ce genre, ou raidissements d'un Soulier dans un autre.

 

Revendiquer la modestie

On était en proie à cette épaisse perplexité lorsque la pièce Oropel de Carolina Cifras, rajouta une couche au malaise. Mais par le bord inverse. Cette artiste chilienne était l'une des invités du focus consacré à la scène contemporaine de son pays, totalement ignorée jusque-là. Focus passionnant, conçu par Marcela Santander (interprète dans la pièce de Volmir Cordeiro par ailleurs), aiguisant la réflexion sur les conditions de possibilité de développement d'un art dans son contexte social et politique.

Oropel de Carolina Cifras. photo : Fabien Cambero

Soit celui d'un Chili totalement assujetti – pourri de l'intérieur si on en croit Carolina Cifras – aux logiques néolibérales ultra, héritées de la politique mise en œuvre sous la dictature de Pinochet, sans que la social-démocratie se soit décidée à les contrarier véritablement depuis qu'elle a repris les rênes du pouvoir. Six interprètes dansent Oropel de Carolina Cifras. On leur a trouvé tant de franchise, de sincérité, d'entièreté dans leur geste engagé, leurs entassements, leurs soutiens réciproques, leurs escalades attentives l'un sur l'autre, la prégnance de leurs solidarités de geste,  qu'on en fut frappé, et aima y adhérer.

On n'en était pas moins perplexe. Comment ne pas ressentir l'évidence d'une facture souvent maladroite, d'une bonne intention peu aboutie, de la part d'interprètes parfois limités. De quoi se craindre exagérément bon public. Bienveillant. Voire paternaliste. On se trompait. Car les caractéristiques d'Oropel ne tiennent pas de limites peu conscientes, mais d'un parti esthétique, donc politique. Celui d'une modestie revendiquée pour contester la surenchère néolibérale même.

Carolina Cifras refuse de consommer, de brûler des moyens, d'exposer de la richesse, au moment d'acter. Elle ne peut financer que sept ou huit week-ends de travail préparatoire, à raison d'un par mois ? Alors, elle montrera la pièce en l'état auquel elle sera parvenue. Rien de plus. Elle y aura combattu à tout instant les rapports de subordination. Elle y aura engagé, non pas de « bons danseurs », mais des personnes qu'elle apprécie, lui inspirant toute confiance. À commencer par sa voisine, par exemple. Elle n'aura rien filmé, pas pris de note, pour que les corps, et eux seuls, assurent la dramaturgie d'un projet dont elle entend qu'il ne montre rien d'autre qu'un état de fait, une façon de se soutenir les uns les autres, sans jugement.

C'est exactement ce que nous avions perçu au moment d'y adhérer. Rien de brillant. Mais un mouvement de fond. Politique. En actes sur le plateau. On y voit très bien derrière.

                                                                                 

 

> Oropel de Carolina Cifras a été présentée du 1er au 4 mars au Quartz, Brest (festival Dañsfabrik)

> L’œil, la bouche et le reste de Volmir Cordeiro a été créée le 28 février au Quartz, Brest (festival Dañsfabrik). Les 9 et 10 mars au CND, Pantin