Filipe Vilas-Boas, The Punishment, 2020 © Edouard Richard / Maif
Critiques arts visuels

Trop Classe !

Les mesures sanitaires appliquées à l’école en ces temps d’épidémie posent une question fondamentale : quelle est le rôle du partage, du jeu et du contact avec les autres dans la transmission des connaissances ? Avec Trop Classe !, le MAIF Social Club se transforme en « agora des savoirs » et déboulonne les hiérarchies entre travail et loisir, maitre et élève.

Par Orianne Hidalgo-Laurier publié le 1 oct. 2020

Des enfants recroquevillés dans une cour de récré, chacun isolé dans un carré dessiné au sol à bonne distance les uns des autres. Cette photographie prise dans une école de Tourcoing après le « déconfinement » a fait le tour des réseaux sociaux : la scène aux airs de dystopie fait froid dans le dos tant elle illustre un mode de vie et d’apprentissage individualiste, hygiéniste et laborieux. Cette image pourrait être l’exact opposé de « l’installation performative » Trop classe !, qui imagine un espace (public) où l’on pourrait partager et échanger des connaissances en évacuant les rôles traditionnels du maître (adulte) et de l’élève (enfant), les hiérarchies entre savoirs manuels et intellectuels ou encore l’opposition entre travail et loisir. Résultat : des gradins en mousse gris-béton, imaginés par la scénographe Stéphanie Marin et le plasticien Céleste Boursier-Mougenot, avec tablettes intégrées dans des coussins ; un atelier sur roues conçu par le designer Victor Bois, où est mis à disposition du matériel de pointe ; une alcôve avec divan et lumière solaire, un mur recouvert de motifs végétaux, réalisé par le graphiste Bonnefrite, où dessiner à la craie. Les films de la vidéaste Valérie Mréjen et du metteur en scène Mohamed El Khatib insufflent une cadence poétique dans l’espace au design léché : des enfants et adolescents, qui s’expriment sans voile face à la caméra, nous invitent à voir le monde à hauteur de leur imaginaire, réenchantant les mots les plus ordinaires à grands coups de ce qui est communément perçu comme des « maladresses de langage ».

 

La reproduction des élites 

Conceptualisé avant l’épidémie de Covid-19, ce projet prend toute sa pertinence après l’expérience du confinement. Sans s’étendre sur les milliers de parents qui ont dû faire « l’école à la maison », les enfants qui ont dû poursuivre virtuellement les programmes et les enseignants qui ont perdu le contact avec nombre d’élèves, la gestion de cette crise sanitaire aura brillamment mis en évidence la réalité des inégalités dans l’accès à l’éducation, à la technologie, à l’espace. Bref, le constat que dressent Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron au début des années 1960 sur la reproduction sociale et la violence de classe qui en découle s’avère d’une actualité criante. C’est sur ces mêmes constats que la commissaire de l’exposition s’est lancée dans l’élaboration de Trop classe ! avec des designers et des artistes : « Il y a un réel problème d’accès à l’école, qui favorise le renouvellement des élites par les élites. Par ailleurs, apprendre par rapport à la loi du marché est asservissant. » Aujourd’hui, c’est la « fracture numérique » qu’il s’agit de combler, avec un « Mobilab », équipé d’une imprimante 3D, d’une brodeuse électronique et d’une découpeuse laser en quasi libre-service, pour laisser libre cours à ses inspirations, ou encore des applications proposées par l’association La Souris Verte, pour réconcilier loisir et apprentissage, livres papier et univers numériques.

 

Vue d’ensemble de l’exposition Trop Classe ! au Maif Social Club. p. Edouard Richard / Maif

 

De l'élève à la machine

Malgré une coloration « start-up », Trop Classe !, fidèle à la ligne interactive et pédagogique du MAIF Social Club, a l’avantage d’ouvrir des pistes de réflexion par la démonstration. À l’entrée et à la sortie de la salle, un bras de robot d’usine, qui semble prélevé sur le personnage d’anime japonais Goldorak « le robot de l’espace », fait office de lanceur d’alerte. Vissé à un pupitre, il s’applique à recopier indéfiniment des lignes : « I must not hurt humans » – en référence à la règle suprême d’Azimov. Pourtant, la machine qui devait libérer les travailleurs a finalement apporté de nouvelles contraintes, accéléré les cadences et réduit les coûts de main-d’œuvre. « C’était en quelque sorte une manière de punir ce robot à l’avance, pour tous les autres, sourit Filipe Vilas-Boas, son créateur. Et puis j’en avais marre que l’on agite le chiffon rouge sur le prétendu dépassement de l’homme par l’intelligence artificielle ». Au passage, l’artiste note l’étrange ressemblance entre les chaînes d’ouvriers dans les usines et les rangées d’élèves dans les salles de classe, « même design de la production ». Absurde, hypnotique, The Punishment donne la leçon peut-être la plus essentielle : robots ou humains, les esclaves ne s’affranchiront pas des maîtres sans briser les lois sacralisées du productivisme et de la compétitivité. Avis aux élèves et aux enseignants masqués…

 

> Trop Classe !, jusqu’au 13 février au MAIF Social Club, Paris