© Virginie Duval.

Trouble

Trouble, le dernier spectacle de la compagnie Turbulences met en scène 30 acteurs, musiciens et circassiens, diagnostiqués autistes. Cette création, qui s'appuie sur Histoire de la folie à l’âge classique de Michel Foucault, est une réflexion sur le regard que la société pose sur ces troubles et, par extension, un questionnement sur la place du handicap dans le spectacle vivant. 

Par Sophie Puig publié le 2 juil. 2019

 

 

Trouble est organisé comme un patchwork de scènes adressant chacune des questions posées par Michel Foucault dans son Histoire de la folie. Dans cet ouvrage, le philosophe démontre que le regard posé sur la maladie mentale est une affaire de construction culturelle. Les fous seront tantôt enfermés et isolés, tantôt mystifiés et respectés. Et c'est d'ailleurs ce à quoi fait référence le nom de la compagnie puisque « turbulent » est l’adjectif avec lequel on qualifie les enfants Wolof présentant des signes autistiques : « Pour des enfants dont les signes cliniques s’apparentent à l’autisme, on dit d’eux qu’ils sont turbulents et vénérés en tant que tels parce qu’ils ont cette noble responsabilité d’être dépositaires de l’âme des ancêtres. » Dans sa thèse, il revient également sur les traditionnelles modalités de la cure, souvent organisée comme une tentative de normalisation de l'individu en le contraignant à acquérir des comportements considérés comme plus adaptés. 

Ainsi, dans une scène, esthétiquement très réussie et symboliquement forte, les artistes s'enroulent dans du scotch – référence directe à la camisole – avant de s'en libérer par la danse et le mouvement. Plus loin, dans un long monologue il est question de ce que le manuel DSM (Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux) considère comme symptômes de l’autisme : difficulté à s’engager auprès d’une seule personne, attitudes bizarres, façon de se vêtir excentrique, difficulté à rester en poste dans un même emploi pendant longtemps... une énumération qui appelle le rire : qui d’entre nous ne revêt pas aussi ces traits ? Aussi, par-delà cette interprétation théâtrale des écrits de Foucault, le spectacle fait plus largement référence à cette part de poésie qui émane de chacun et de chacune d’entre nous.

Comme le dit le metteur en scène David Cousin, l'écriture plateau, le travail à partir de matériaux crées par les artistes mêmes (dessins, textes, improvisations, etc.) permet à chacun et chacune d'incarner sa personnalité, son individualité et sa singularité. Chant, danse, monologues, mouvement, trapèze, tout ce qui se dit en plateau est dit comme se dirait une humanité à la fois singulière et en dialogue avec l’autre.

Et c’est en cela que le spectacle est aussi important et salvateur. En même temps qu’il produit un effet d’autonomisation pour les artistes, il les intègre à une communauté plus vaste : celle du spectacle vivant. Il reste du chemin pour que le handicap soit intégré et rendu visible. Et Turbulences œuvre fort en ce sens : on retrouvera nombreux des artistes de Troubles dans le dernier film de Olivier Nakache et Eric Toledano. Hors Normes, présenté cette année en Dernière séance à Cannes, mais on pourra aussi les retrouver dans les chapiteaux trop méconnus de la Porte de Champerret. Créés en 2007, ils sont à la fois un lieu artistique et une structure de formation. À quelques pas du centre commercial So Ouest, au milieu de barres d'immeubles, à quelques mètres des grands boulevards désertiques du 17e arrondissement de Paris, ils se dressent comme une oasis dans le désert ; ils créent du lien.

 

> Trouble de la compagnie Turbulences, du 5 au 14 juillet à La Scierie dans le cadre du Off d’Avignon