<i>Endo</i> de David Wampach Endo de David Wampach © Martin Colombet.

Trouble à Uzès

Tel un mistral chorégraphique le festival Uzès Danse souffle sur la cité médiévale un vent contemporain et exigeant.

Par Léa Poiré publié le 22 juil. 2018

Dans l'ancien évêché de la ville, écrin patrimonial transformé en théâtre de plein air, David Wampach ouvre le feu avec sa dernière création Endo. Double négatif de l’exotisme, l’endotisme, qui donne son nom au duo, consiste à se renouveler par ce qui nous constitue. « J’étais à un moment de mon parcours où j’avais ce besoin puissant de re-questionner ce que j’étais en train de faire. Je voulais faire tabula rasa. Mais avant de se dire je change de vie, de travail, de femme, de logement, avant de changer radicalement il faut d’abord changer de l’intérieur, explique le chorégraphe, avant de continuer, je me suis dit que c’est en travaillant avec des gens que je connais depuis très longtemps que je pourrais me transformer. »

C’est donc avec la performeuse Tamar Shelef, avec qui il travaille depuis plus de dix ans, et en puisant dans une rencontre décisive avec l’œuvre polymorphe de Shuji Terayama au Japon, que David Wampach renouvelle ce qui le ronge de l’intérieur : la matière performative, brute et salissante. Dans la pénombre, une silhouette à demie nue rencontre le plateau où trône un large rectangle blanc, tel la coupe architecturale d’un white cube. La moitié d’un tablier de peintre sur le corps, ses mouvements furètent, cherchent. Un autre personnage entre dans cet atelier, David Wampach sexe protégé d’un gant de caoutchouc, réincarne l'experimental dancer de Paul McCarthy.

Le prologue passé, les deux protagonistes plongent la tête la première dans la matière. Des flots de peinture sur le corps, ils se traînent au sol, se plaquent contre les parois, éclaboussent et barbouillent en convoquant les performeurs du XXe siècle. « Je ne voulais pas qu’on soit seulement des pinceaux, mais plutôt embrasser une pluralité. J’ai eu du mal à citer Yves Klein mais il est là, comme le mouvement Gutaï ou Ana Mendieta. » Tâchante et dégoulinante, laissant derrière elle une grande fresque abstraite, la pièce fait sortir la danse de ses rails traditionnels pour glisser vers des corps d’avantage inquiet de la matière que du geste.

 

L’art contemporain de la guerre

Le lendemain, le même plateau arbore un nouveau cube blanc qui répond quasiment à l’identique au dispositif précédent. Mais The Automated Sniper de Julian Hetzel pousse la radicalité un peu plus loin et entraîne la petite poignée de spectateurs réunis ce jour-là dans un changement de paradigme. La pièce commence joliment, deux performeurs déplacent et entassent des objets quotidiens. Parabole cabossée sur un porte manteau, corde à sauter retenant une poubelle, couverture de survie déployée dans un seau. Comme la pierre déposée ironiquement sur un frigo par Bertrand Lavier, les installations arbitraires deviennent sculptures. Champagne et petit fours, les œuvres « autoportraits », « sans-titre » et « monochromes » se visitent sur fond de musique d’ascenseur. On s’amuse gentiment de l’absurdité de la situation quand une voix de femme vient troubler le simili-vernissage. « Nous allons jouer ensemble » entend-t-on avant qu’un nouveau protagoniste ne nous soit présenté : sur un bras rotatif suspendu, un robot snipper, fabriqué en Allemagne (le détail n’est pas anodin) surplombe la scène.

Un premier spectateur volontaire est appelé pour essayer ce joujou technologique contrôlé à distance. But de l’opération ? Mettre un peu de couleur sur l’exposition au plateau. Embarqué dans une salle de contrôle, le spectateur vise à l’aide d’un laser et projette des billes de couleurs en suivant les instructions de la voix. Il crée une ligne puis un visage avant de revenir dans les gradins applaudi par le reste du public. Cette introduction passée, le jeux cesse d’être un innocent paintball pour devenir le plus ancien divertissement de l’humanité : la guerre. Lorsque le second volontaire est appelé aux manettes, le discours de la voix se durcit : « Vous avez une mission d’importance capitale. » Les sculptures abstraites se mutent alors en point stratégique : source d’eau, satellite de communication et statue à la gloire d’un leader politique. La frappe du sniper et puissante, les objets tombent sous le regard des deux performeurs toujours occupés à siroter leur champagne. En un instant, la fausse exposition bascule en zone de conflit.

 

The Automated Sniper - Trailer from Julian Hetzel on Vimeo.

Quand vient le moment d’appeler un troisième volontaire, les rires nerveux et les applaudissements ont disparus. Cette fois, ce sont des cibles en mouvement qu’il s’agit de viser : des réfugiées dans un abri, soit les deux performeurs barricadés derrière l’amas des objets détruits. Soumis à l’autorité, son libre-arbitre confisqué par des indications oppressantes, le spectateur s'exécute en engageant la responsabilité collective de tout le public.

Indissociablement robot et arme de pointe, le snipper incarne les évolutions de la guerre, décrite par Grégoire Chamayou dans sa Théorie du drone : plus question de surveiller et punir au corps-à-corps, mais bien de surveiller et anéantir, à distance.

Mais la partie n’est pas finie, encore, et la pièce creuse encore plus loin l’épais malaise qui s’est étendu dans la salle. Un nouveau complice entre en scène. Depuis Bagdad, un tireur professionnel expert en jeux vidéos prend contrôle de l’engin. Présent sur le plateau par une transmission skype grésillante, le snipper s’adresse à nous puis cherche, pointe et trouve les deux performeurs terrés dans un coin du plateau. Tout en précision et efficacité, l’abri est détruit et les corps criblés de peinture. Des images satellites projetées terminent d’anéantir toute possibilité de fiction. Dans The Automated sniper, l’acte de tuer comme celui de créer se situent entre virtuel et réel. La violence devient aussi abstraite, distante et absurde que les œuvres faussement conceptuelles créées par nos deux cibles humaines. On sort de la salle avec une boule au ventre, celle d’une réalité occultée, celles des limites extrêmes avec laquelle la pièce joue, et l’impression d’avoir participé de son plein gré à l’automatisation d’un faux massacre organisé.

 

> Le festival Uzès danse a eu lieu du 13 au 17 juin

> The Automated snipper de Julian Hetzel, le 18 septembre au Lux, Nijmegen, Pays-Bas ; le 27 septembre au Theater Kikker, Utrecht, Pays-bas