<i>An ideal for Living</i> de Alexandra Bachzetsis An ideal for Living de Alexandra Bachzetsis © Marc Domage.
Critiques Performance

Trouble dans le genre

Exposition de rentrée à la lisière de l’art contemporain et de la chorégraphie, An Ideal for Living d’Alexandra Bachzetsis fonctionne comme une boîte à outils. Assortie d’un mode d’emploi, cette dernière nous invite à construire nos désirs et à fabriquer nos identités, par le geste.

Par Léa Poiré publié le 19 sept. 2018

Ni tout à fait studio de danse ni tout à fait white cube, l’espace d’exposition blanc et gris oscille entre salon de design et salle de sport. Une série d’objets quotidiens nous y attendent, occupant sagement l’espace dans leur palette de couleurs techniques et fluos : noir, blanc, rose et orange.

Micro, tapis gonflé de salle de gym, boule de cirque, caisses en bois, boîtes en carton, sont assortis d’une légende punchline – telle une injonction d’interprétation – à la typographie qui hésite entre marque de voiture et barre chocolatée. Diced melange – mélange de dés – surmonte ainsi trois anodins cubes noir, blanc et gris. En soulignant une possibilité d’entre-deux, ou de troisième voie, l’installation aux apparences simplissimes se transpose aisément aux troubles dans le genre qui passionnent la chorégraphe.  

Corps techniques

Exposition performative sans performeurs, les installations transpirent un potentiel d’utilisation qui semble nous appâter d’un « viens t’amuser avec moi » terriblement érotique. Dans ce terrain de jeu, le visiteur solitaire se laisse aisément prendre aux pièges. Au fond de l’espace un attirail de chantier est surmonté d’une légende Mystery agent. Mais en se rapprochant parmi les cônes orange, casques, mallettes et haches aiguisées, le kit rassemble aussi une paire de talons aiguille, perruque, et accessoires de travestissement. À chaque rencontre avec l’objet, nos yeux se laissent coloniser par les raccourcis ambiants et affectations féminin/masculin.

p. Marc Domage pour le CCS

Aux deux extrémités de la pièce, deux vidéos se font face et s’activent l’une après l’autre. Dans la première, une danseuse se laisse rebondir sur le tapis de gym exposé devant nous en trop parfaite barbie-vendeuse, talons hauts, faux cul, corset, perruque et badge au cou. Dans la seconde, un jeune garçon et une jeune fille à la ressemblance troublante offrent leurs poses lascives in-genrées avant d’échanger leurs vêtements et leurs identités. Les mélodies pop et édulcorées de Imagine Dragons ou Lana del Rey bercent les corps glamours ou innocents, leurs paroles détournées semblent répondre au poème de Paul B. Preciado glissé entre les pages du Manuel pour le désir qui nous cueille à l’entrée de la salle d’exposition et s’offre comme un mode d’emploi. Ce dernier, intitulé « Love is a Drone » s’apparente à une conversation entre un humain et une intelligence artificielle ou à une liste de Htag tout droit sorti d’un site porno. Coïts, organes génitaux, identités, acronymes, et situations, il dessine une possible encyclopédie de la sexualité contemporaine. Le poème troué par endroits en minuscule « glory hole » se déplie telle une partition d’orgue de barbarie qui invite à performer la lecture.

Avec son attirail d’objets prétendument anodins, jonglant entre les références mainstream et un style extrêmement affuté, Alexandra Bachzetsis réussi à faire vriller les apparences. Le corps du visiteur est tout entier pris dans ce faisceau d’installations et la tension palpable qu’il génère. Séduits, et volontiers manipulés, on y remet en jeu nos aprioris pour élargir notre appréhension de la sexualité, du genre, du désir et de l’identité.

 

> An ideal for living d’Alexandra Bachzetsis, jusqu’au 9 décembre au Centre culturel Suisse, Paris