Jean Tinguely, <i>Ocre-Bistre-Vert</i>, 1955 Jean Tinguely, Ocre-Bistre-Vert, 1955 © André Morain, Adagp, Paris
Critiques arts visuels

Un Autre Œil

Préférant le lien à la rupture, l’exposition rassemble au LAAC de Dunkerque des artistes majeurs d’après-guerre que l’histoire de l’art à l’habitude d’opposer. Leurs œuvres s’y succèdent à la manière de poupées gigognes, dépassant les dogmes esthétiques et culturels. 

Par Orianne Hidalgo-Laurier publié le 23 oct. 2018

Un œil coupé en deux dans le sens horizontal avec un rasoir : ce plan-manifeste de Luis Buñuel au début d’Un chien andalou affirme en 1929 une révolution du regard. Daniel Abadie en prend le contre-pied dans son exposition intitulée Un Autre Œil. Alors que l’histoire de l’art s’écrit au fil de ruptures, le curateur rassemble une cinquantaine d’artistes post-Seconde guerre mondiale, de mouvements a priori contradictoires, dans la lignée de Guillaume Apollinaire, précurseur du surréalisme. À l’entrée, les recueils du poète illustrés par Alechinsky veillent à assurer une filiation qui enjambe les années de guerre. La grande « fracture » du XXe siècle évoquée par Rossellini en 1948 dans Allemagne année zéro.

 

Par-delà l’esprit de chapelle

Qu’elles que soient les chapelles esthétiques, une génération d’artistes répond, par des moyens différents, à la question laissée en suspend par la précédente : après l’impressionnisme, « Matisse chercha pour sa part à reconstruire le tableau par la couleur, quand Kandinsky poussant la réflexion de Monet à son terme faisait disparaître le sujet et que Picasso entreprenait de la reconstruire d’une manière nouvelle et inédite », argumente Daniel Abadie. Son exposition ne supprime pas les catégorisations établies de l’histoire de l’art, elle en redistribue les chapitres ; de l’abstraction à la nouvelle figuration en passant par supports/surfaces et l’art cinétique. N’y cherchez pas la transposition de la pensée subversive d’Aby Warburg, associant des images et motifs rémanents malgré les âges et les cultures. Un Autre Œil reste une histoire occidentale, et plus précisément celle d’affinités entre certaines des grandes signatures de l’art moderne et contemporain. Dans cette conversation plurivoque, Jean Dubuffet, explorateur de l’Art Brut, donne la réplique à Hans Hartung, figure de l’abstraction lyrique. Les empreintes obsessionnelles sur toiles libres de Claude Viallat répondent aux découpages en mouvement de Jean Tinguely. Imaginez la première salle, intitulée « art concret / art abstrait » : les symphonies de lueurs et de teintes exaltées par les peintures de Zao Wou-Ki ou d’Olivier Debré s’avèrent déjà contenues dans l’ « outre-noir » de Soulages. Ensemble, elles tendent un miroir déformant à la géométrie léchée de Marcelle Cahn ou de Sophie Taueber-Arp. Visualisez la dernière salle, « Minuscule / Majuscule », où trône l’immense Walking painting in blue de Fabienne Verdier, des lignes noires tracées d’un même élan qui traduisent la libération d’un geste calligraphique maîtrisé à l’extrême. En face, les nécessaires à peintures dessinés par Gérard Titus-Carmel à la mine de plomb, façon études d’art appliqués, suggèrent un geste millimétré qui touche à l’usinage.  

 

 

 

Représentation en crise

Au fil des différents espaces, on tente donc d’observer d’ « un autre œil » les 150 œuvres exposées. Même les plus radicales pourraient receler encore bien des sens, une fois confrontées à d’autres. Tout de suite après la salle des abstractions, s’étend un mur de visages burinés, à moitié décharnés ou arrachés. En filigrane de cette œuvre de Vladimir Veličković, celles de Francis Bacon – artiste qui avouait l’influence d’Un chien andalou – reviennent à l’esprit. Deux peintres de la violence, du corps et de sa déliquescence : un Britannique, déclaré inapte au service militaire en 1941, et l’autre, Yougoslave – une nationalité qu’il revendique toujours –, marqué par les guerres successives dans son pays. Les charniers de la « troisième guerre balkanique », ses terres éventrées et ses corps crucifiés, Vladimir Veličković les représente dans tout ce qu’ils ont d’iconiques et de prophétiques, comme Goya ou Picasso avant lui. L’artiste rappelle que dans les années 1960, qui consacrent le pop art, l’art conceptuel et le minimalisme, le divorce avec la figuration était tel qu’on interdisait aux étudiants en école d’art d’oser même y penser. Or, ses toiles répondent aussi au défi que pose l’expérience de l’horreur à la représentation. Ses portraits introduisent la salle « Se figurer une autre réalité ». On y traque le macabre, d’abord, dans la peinture-collage de Erró, figure pop, actualisant la figure de Sigmund Freud. Et puis dans la scène de rue clair-obscur d’Antonio Segui, avec ses personnages à la fois torves et grotesques. Ou encore, dans les volutes de couleurs et de matières que Pierre Alechinsky a maintes fois retouché, jamais satisfait. C’est alors que l’on revient à Veličković : non, ces visages mutilés ne nous parlent pas seulement de la mort, mais de ce qu’il y a de vivant face à elle, dans un mouvement presque nietzschéen. Un geste, un éclat rouge, une trouée noire et infinie.

 

Langue vivante

Un Autre Œil déroule finalement une histoire d’amour avec la peinture, ses étreintes et ses déchirures, ses doutes et ses infidélités. Les sculpteurs Arman, qui « accumule » le réel, et César, qui le compresse, n’utilisent pas un autre vocabulaire, même si pour le nourrir il faut le malmener. N’est-ce pas le propre d’une langue vivante ? Et pour la mettre en valeur, Daniel Abadie, le commissaire, évacue le texte. C’est en établissant des correspondances, des jeux d’échos et de négatifs entre des œuvres qu’on les emporte avec soi. L’hommage de Daniel Spoerri à Magritte – un cadavre séché d’oiseau dans le fond d’un chapeau encadré et accroché au mur – exposé à côté des jeux d’optique mathématiques de François Morellet décomplexe les rapports au conceptuel, réconciliant au passage le corps et l’esprit, nature et culture. Une autre « rupture » fondamentale dans la culture occidentale que la génération actuelle d’artistes emmène sur le terrain du posthumanisme ou de l’écologie.

 

Légendes : 

Image 1 : Jean Dubuffet, Localisation. p. Adagp, Paris

Image 2 : Arman, Conséquences, 1994. p.  Adagp, Paris

 

 

 

> Un Autre Œil, jusqu’au 24 mars au LAAC, Dunkerque